HCP: la famille marocaine à l’épreuve des contraintes économiques

Au Maroc la famille nucléaire s’impose désormais comme modèle dominant.(Photographie d'illustration)

Sous la pression d’une économie qui rend le quotidien des ménages de plus en plus coûteux, la famille marocaine s’adapte sans bruit, mais avec des conséquences majeures sur les dynamiques sociales. Fatima Zohra Bouzoubaa, professionnelle de l’investissement et administratrice de sociétés, analyse ces mutations. Cet article est une revue de presse tirée de Challenge.

Le 28/04/2026 à 20h08

Les résultats de l’Enquête Nationale sur la Famille (ENF) 2025, deuxième édition d’un outil statistique rare dédié à la structure familiale, confirment une tendance lourde: la famille nucléaire s’impose désormais comme modèle dominant. «En trente ans, tout a changé», constate Fatima Zohra Bouzoubaa, professionnelle de l’investissement et administratrice de sociétés, dans une tribune publiée par le magazine hebdomadaire Challenge. «La famille nucléaire représente 73% des ménages en 2025, contre 60,8 % lors de la première édition de l’enquête en 1995». À l’inverse, les familles élargies, où plusieurs générations cohabitent sous le même toit, reculent de 35,2 % à 19,8 %. «Cette nucléarisation n’est pas anodine», explique-t-elle. «Elle reflète une fragmentation des réseaux de solidarité traditionnels, alors que l’État n’a pas encore pris le relais pour combler ce vide».

La taille moyenne des ménages est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024, tandis que le nombre de ménages croît près de trois fois plus vite que la population. «Ces dynamiques créent une pression structurelle sur le logement», souligne-t-elle. Et d’ajouter, «le marché immobilier continue de produire des unités pensées pour des familles nombreuses, alors que la demande se tourne vers des espaces plus petits, adaptés aux célibataires, aux divorcés ou aux personnes âgées».

Le mariage, pilier traditionnel de la structure familiale, recule lui aussi sous l’effet des réalités économiques. «51,7% des célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier, un chiffre qui atteint 59,8% chez les hommes», révèle l’enquête. L’âge moyen au premier mariage a franchi la barre des 26 ans pour les femmes et des 33 ans pour les hommes, tandis que l’indice de fécondité s’établit à 1,98 enfant par femme, sous le seuil de remplacement des générations (2,1).

«Ces évolutions ne relèvent pas d’un choix de société, mais bien de contraintes matérielles», insiste Bouzoubaa. 78 % des célibataires qui envisagent le mariage le font pour fonder une famille, mais les difficultés économiques constituent le principal obstacle, en particulier chez les hommes âgés de 25 à 39 ans. À 35 ans, 16,5 % des individus vivent encore chez leurs parents, sans avoir fondé leur propre foyer. «Ce phénomène, souvent interprété comme un signe d’immaturité, est en réalité une stratégie d’adaptation à un marché du travail précaire et à un coût de la vie en hausse», précise Bouzoubaa.

Le vieillissement de la population ajoute une couche supplémentaire de complexité à cette transition. «La proportion des 60 ans et plus est passée de 9,4 % à 13,8 % en dix ans, à un rythme cinq fois supérieur à celui de la population générale», note l’ENF 2025. Le HCP projette que les seniors pourraient représenter 22,9% de la population d’ici 2050. «Le Maroc entre dans le vieillissement sans avoir accumulé les ressources nécessaires pour le financer. Contrairement aux pays développés, qui ont géré cette transition après avoir atteint un niveau de richesse suffisant, le Maroc doit faire face à ce défi avec des infrastructures sociales encore fragiles», alerte Bouzoubaa.

Aujourd’hui, 59,3% des personnes âgées vivent avec au moins un de leurs enfants, mais cette solidarité familiale, bien que résiliente, montre des signes d’essoufflement. Les systèmes de retraite restent insuffisants pour une large partie de la population, et les infrastructures d’accueil des personnes âgées (maisons de retraite, aide à domicile, soins de longue durée) sont largement en deçà des besoins qui s’annoncent.

Cette transition familiale ne se fait pas sans inégalités, et les femmes en paient le prix fort. «Les chiffres de l’ENF 2025 documentent avec précision une réalité souvent tue: la transformation de la famille se fait au détriment des femmes», affirme Bouzoubaa. Le taux annuel moyen de divorce s’établit à 3,6‰ au niveau national, mais «il apparaît plus élevé chez les femmes (4,9 ‰) que chez les hommes (2,4 ‰) ». Cet écart s’explique mécaniquement: les hommes se remariant plus fréquemment, leur stock d’années de mariage est plus élevé, ce qui dilue leur taux. Les femmes divorcées, elles, restent plus longtemps hors mariage, ce qui fait monter le leur. Après une séparation, 73,9% des femmes cohabitent avec leurs parents proches, contre seulement 20% des hommes, qui vivent majoritairement seuls. «58% des femmes déclarent avoir été à l’origine de la demande de divorce, mais cette émancipation se heurte à des réalités économiques difficiles», souligne-t-elle.

La monoparentalité, qui concerne 18,2% des divorcés, touche bien plus les femmes (22,1%) que les hommes (10,1%). «Dans ce contexte, 67,3 % des femmes divorcées estiment que leur pension ne couvre pas leurs besoins, et 83,5% jugent insuffisante celle allouée à leurs enfants», révèle l’enquête. Ce sentiment d’insuffisance atteint 94,4% parmi les femmes en situation de monoparentalité. «Ces chiffres pointent un mécanisme que les statistiques ne nomment pas toujours: ce que le droit de la famille prévoit, pension, garde, obligation d’entretien, l’économie en compromet l’exécution. La charge se déplace alors vers celles qui peuvent le moins se permettre de la porter: les femmes», estime Bouzoubaa. La féminisation de la chefferie de ménage progresse, passant de 16,2% à 19,2% en une décennie, avec un pic à 21,6 % en milieu urbain. «Ces ménages bénéficient de solidarité familiale dans 47,7 % des cas, contre 27,7% pour les ménages dirigés par des hommes, ce qui montre que leur fragilité économique est réelle et reconnue par l’entourage, en avance sur les politiques publiques».

La famille marocaine continue d’assurer des fonctions que l’État assume encore partiellement, lit-on dans Challenge. «58,7 % des chômeurs déclarent recevoir une aide financière d’un membre du ménage, et 59,3% des personnes âgées vivent encore avec au moins un de leurs enfants», rappelle Bouzoubaa. Cette solidarité résiste, mais elle se reconfigure sous la pression d’une nucléarisation qui réduit mécaniquement la capacité d’absorption des ménages. Le décalage entre les besoins et les politiques publiques est flagrant. «Sur le logement, le marché immobilier continue de produire des unités pensées pour des ménages de grande taille, alors que la demande se tourne vers de petites surfaces, adaptées aux célibataires tardifs, aux femmes divorcées ou aux personnes âgées seules ». Sur le vieillissement, «l’urgence est silencieuse, mais bien réelle». «La famille élargie qui prenait en charge les anciens rétrécit, et le système de retraite reste insuffisant pour une large part de la population». À l’horizon 2050, «avec près d’un Marocain sur quatre âgé de 60 ans et plus, la prise en charge du grand âge ne pourra plus reposer uniquement sur la solidarité familiale».

«Derrière chaque chiffre de l’ENF 2025 se cache une contrainte économique», insiste Fatima Zohra Bouzoubaa. «Le recul du mariage, la baisse de la fécondité, la monoparentalité, le maintien des jeunes adultes dans le foyer parental: chacun de ces phénomènes renvoie, dans les déclarations des enquêtés eux-mêmes, à la même source». Ainsi, 48,3 % des femmes qui ne souhaitent plus d’enfant supplémentaire citent les contraintes économiques comme raison principale. «Les difficultés matérielles constituent le principal obstacle au mariage chez les hommes entre 25 et 39 ans». La mobilité sociale, bien que réelle, reste largement tributaire des transformations structurelles de l’économie. «41% des Marocains occupent une position sociale supérieure à celle de leur père, mais cette progression tient davantage à la tertiarisation et au recul de l’agriculture (61,2 %) qu’à un fonctionnement fluide de l’ascenseur social (38,8 %)».

Par La Rédaction
Le 28/04/2026 à 20h08