Le travail indépendant gagne du terrain au Maroc, porté par la transformation digitale et les mutations du marché de l’emploi. Pourtant, derrière cette croissance se cache une réalité contrastée, où l’autonomie professionnelle se heurte à des défis économiques et réglementaires, explique Reda Bahoum, fondateur d’URIKA CLOUD et de la plateforme Freelance.ma, dans un entretien accordé au magazine hebdomadaire Challenge.
Le freelancing, longtemps considéré comme marginal, s’affirme désormais comme une composante significative du paysage professionnel marocain. «On n’est pas encore face à une «classe» structurée au sens sociologique, mais à une transformation en cours du marché du travail», explique Reda Bahoum. Si le phénomène reste minoritaire en volume, sa progression s’accélère, notamment depuis la pandémie de Covid-19. Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique: le chômage des jeunes diplômés, la rigidité du salariat traditionnel et l’essor du numérique, qui a élargi les possibilités de travail à distance.
«Le freelancing est aujourd’hui plus qu’un phénomène marginal, mais pas encore une classe consolidée», précise-t-il. L’absence d’identité collective, de droits reconnus et d’institutions dédiées freine encore son développement. Les profils concernés reflètent cette diversité : majoritairement des jeunes diplômés urbains (Bac+3 à Bac+5) issus du digital –développeurs, designers, spécialistes du marketing– mais aussi des professionnels en transition, comme des comptables ou des formateurs. Une nouvelle génération émerge également autour de l’intelligence artificielle et des outils no-code, bien que ces segments restent instables.
Les plateformes digitales jouent un rôle clé dans cette évolution, en facilitant la mise en relation entre freelances et clients, lit-on dans Challenge. «Ce sont des portes d’entrée utiles pour se lancer et construire un premier réseau», souligne Reda Bahoum. Elles offrent une visibilité accrue et l’accès à des missions locales ou internationales. Cependant, ces avantages s’accompagnent de limites structurelles: revenus irréguliers, concurrence intense et absence de protections contractuelles. «Le plus dur est d’obtenir le premier client… ensuite, cela devient plus facile», rappelle-t-il.
Pour pérenniser cette activité, plusieurs défis doivent être relevés. Le cadre légal, d’abord, nécessite une clarification, notamment en matière de fiscalité et de statut des indépendants. «Il est nécessaire de mettre en place un statut simplifié du freelance», insiste Reda Bahoum. La protection sociale représente un autre enjeu majeur, l’absence de couverture maladie ou retraite constituant «le principal frein». L’accès au financement reste également problématique, les revenus irréguliers compliquant l’obtention de crédits.
La structuration du marché passe par le renforcement des plateformes locales et l’émergence de modèles hybrides, comme le portage salarial. «Les freelances doivent aussi être formés aux compétences business: vendre, négocier, fixer leurs prix», ajoute-t-il. Si le freelancing ouvre des perspectives en termes d’autonomie et d’accès aux marchés internationaux, son potentiel reste limité par la précarité et les inégalités d’accès. «On assiste à l’émergence d’une proto-classe active qui ne deviendra une véritable classe que si elle est reconnue juridiquement, protégée socialement et intégrée économiquement», conclut Reda Bahoum.




