Le modèle fiscal marocain suscite un intérêt croissant au-delà de ses frontières. Dans une tribune publiée dans le quotidien belge La Libre, Emmanuel Degrève, conseiller fiscal et expert-comptable belge, président de l’Institute for Tax Advisors and Accountants (ITAA), souligne les performances réalisées par le Royaume en matière de mobilisation des recettes publiques et les enseignements que d’autres pays, notamment européens, pourraient en tirer.
Intitulée «Recettes fiscales du Maroc: et si la leçon venait du Sud?», cette contribution met en avant une progression particulièrement significative des recettes fiscales marocaines. En 2025, celles-ci ont atteint près de 295 milliards de dirhams, soit environ 27 milliards d’euros, enregistrant une hausse de 18,9% sur un an et dépassant de 13,8% les prévisions initiales.
Cette performance a été réalisée sans augmentation générale des taux d’imposition. L’impôt sur les sociétés a, à lui seul, généré plus de 100 milliards de dirhams, soit près du tiers des recettes fiscales brutes et plus du double de son niveau de 2021. Après déduction des remboursements, les recettes fiscales nettes se sont établies à 270 milliards de dirhams, en progression de 19,4%.
La dynamique s’est poursuivie en 2026, avec une nouvelle progression de 21,6% à fin août, selon les données de la Trésorerie générale du Royaume citées dans la tribune.
Pour Emmanuel Degrève, ces résultats ne tiennent pas uniquement à la conjoncture économique. Ils traduisent également les effets d’une stratégie fiscale structurée, conduite dans la durée et reposant sur une méthode dont il estime que la Belgique pourrait utilement s’inspirer.
Une réforme fiscale pensée sur le long terme
L’auteur identifie plusieurs ressorts de cette dynamique. Le premier est la croissance économique, qui a atteint 4,9% en 2025 selon le Haut-Commissariat au plan. L’élargissement de l’activité contribue ainsi à renforcer naturellement l’assiette fiscale. «L’impôt suit la base, la base suit l’activité», résume-t-il.
Le deuxième facteur tient à la réforme fiscale engagée avec l’adoption, en juillet 2021, de la loi-cadre n°69-19. Ce texte a fixé une feuille de route pluriannuelle autour de plusieurs objectifs: élargissement de l’assiette, intégration progressive de l’économie informelle, amélioration de l’équité fiscale, neutralité de la TVA et convergence des taux.
Les lois de finances successives ont progressivement décliné cette vision, notamment à travers la réforme de l’impôt sur les sociétés amorcée en 2023 et la révision du barème de l’impôt sur le revenu en 2025. Une démarche qui illustre, selon l’expert belge, l’intérêt d’une trajectoire annoncée à l’avance et mise en œuvre selon un calendrier cohérent.
Le troisième levier concerne la modernisation de l’administration fiscale. La digitalisation des procédures, le croisement des données et le recours croissant aux outils numériques ont renforcé les capacités de contrôle de la Direction générale des impôts (DGI).
Le contrôle fiscal, désormais davantage piloté par la donnée, a ainsi généré plus de 20 milliards de dirhams de recettes en 2025. Parallèlement, les remboursements et restitutions aux contribuables ont atteint 26 milliards de dirhams, témoignant également de l’importance accordée au fonctionnement de la relation entre l’administration et les entreprises.
La facturation électronique, dont le déploiement a été amorcé en 2026 auprès des grandes entreprises, constitue une nouvelle étape de cette modernisation.
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C’est à la lumière de ces évolutions qu’Emmanuel Degrève établit la comparaison avec la Belgique. Le pays affiche une pression fiscale de 42,6% du PIB, l’une des plus élevées de l’OCDE, tout en faisant face à des tensions budgétaires persistantes. La Banque nationale de Belgique prévoit une croissance de seulement 0,6% en 2026, tandis que le déficit public pourrait atteindre 5,7% du PIB en 2028 et la dette approcher 115%.
Pour l’auteur, l’enjeu ne consiste donc pas simplement à augmenter les prélèvements, mais à améliorer le rendement du système fiscal en élargissant sa base et en renforçant l’efficacité du recouvrement.
Il relève notamment que les recettes publiques belges continuent de progresser, mais moins rapidement que les dépenses. Dans ce contexte, l’expérience marocaine offre des pistes de réflexion autour de trois priorités: inscrire les réformes dans une vision pluriannuelle, élargir l’assiette fiscale avant d’envisager un allègement de la charge des contribuables et moderniser les outils de l’administration.
La prévisibilité constitue, à ses yeux, un autre enseignement important. En inscrivant sa réforme dans une loi-cadre et en la déclinant progressivement à travers les lois de finances, le Maroc a donné davantage de visibilité aux opérateurs économiques sur les évolutions attendues de la fiscalité.
La digitalisation représente également un axe de convergence entre les deux expériences. La facturation électronique, notamment, peut contribuer à améliorer la conformité fiscale et à renforcer la traçabilité des opérations économiques, à condition d’accompagner les entreprises dans sa mise en œuvre.
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Au-delà des chiffres, la tribune d’Emmanuel Degrève met en lumière une évolution dans la perception de l’expérience marocaine. Le Royaume n’apparaît plus seulement comme un pays engagé dans la modernisation de son propre système fiscal, mais également comme une source d’inspiration pour des économies européennes confrontées à la question du financement de leurs dépenses publiques.
«Les recettes publiques ne se décrètent pas, elles se construisent», souligne l’auteur. Avant de conclure: «La Méditerranée ne nous offre pas un modèle, elle nous tend un miroir.»



