Data centers au Maroc: une nouvelle vague d’investissements portée par l’IA et la souveraineté numérique

Un data center.. DR

Le marché marocain des data centers reste encore modeste, mais il s’apprête à changer d’échelle. Portée par l’essor de l’intelligence artificielle, les exigences de souveraineté des données et la transformation numérique, cette dynamique s’accompagne d’investissements massifs, alors que les dépenses en cloud devraient atteindre près de 2,7 milliards de dollars en 2031, selon une note du BMI, filiale de Fitch Solutions.

Le 09/07/2026 à 15h30

Le marché marocain des data centers reste embryonnaire, mais il est promis à un bel avenir avec la multiplication des projets en cours ou dans le pipe. C’est ce qui ressort d’une note du BMI, filiale de Fitch Solutions, sur les data centers au Maroc, qui indique que le Royaume compte à ce jour 14 installations pour seulement 1,5 mégawatt (MW) de capacité effectivement en service au deuxième trimestre 2026.

Toutefois, la situation devrait radicalement changer avec l’achèvement des projets actuellement en construction d’une capacité de 140 MW et la réalisation de ceux qui sont d’ores et déjà planifiés (400 MW), selon cette note qui relève que la demande est tirée par trois facteurs combinés. Il s’agit des exigences de souveraineté des données, la digitalisation du secteur public et des stratégies nationales dédiées à l’intelligence artificielle (IA).

Les investisseurs internationaux jouent un rôle croissant dans cette dynamique, à l’image de projets d’envergure liés à l’IA près de Casablanca et de Tétouan, souligne le cabinet international. Ce qui positionne le Maroc comme une plateforme régionale à faible latence, attractive pour des acteurs cherchant à desservir l’Europe et l’Afrique, affirme-t-il.

Selon BMI, cette dynamique est confrontée néanmoins à des freins dus aux infrastructures électriques et aux risques d’exécution des projets. Mais ces entraves sont contrebalancées par la possibilité de recourir à l’approvisionnement en énergies renouvelables en autoconsommation, un avantage que de nombreux opérateurs cherchent déjà à exploiter.

Une offre concentrée dans deux régions

L’offre marocaine de data centers est aujourd’hui concentrée dans deux régions économiques principales du pays, à savoir Casablanca-Settat qui héberge six installations et Rabat-Salé-Kénitra qui en compte quatre, ce qui en fait les deux clusters les plus denses du marché national, selon BMI.

Ce choix d’implantation est dû notamment à une connectivité dense, un accès à la fibre optique et une demande soutenue de la part des entreprises et des administrations, explique le spécialiste de la recherche économique et l’analyse de risques sur les marchés internationaux.

Le marché mobile marocain comptait 59,1 millions d’abonnés fin 2025, avec un taux de pénétration dépassant 150%, un niveau attribué en partie à la réticence des opérateurs à désactiver les cartes SIM inactives détenues par des touristes ou des travailleurs migrants, ainsi qu’aux secondes cartes SIM utilisées par des particuliers et des entreprises pour des appels internationaux à tarifs avantageux, selon le cabinet international.

La région de Casablanca-Settat, estime-t-il, devrait conserver sa position de porte d’entrée principale pour la colocation dans les prochaines années, grâce à une combinaison de connectivité urbaine, de disponibilité de la fibre et de proximité avec la demande des entreprises et des administrations.

Toutefois, même dans cette région, l’expansion de l’offre se heurte parfois aux limites des infrastructures électriques. Il en est ainsi du projet de data center dédié à l’IA près de Casablanca, évalué à 1,2 milliard de dollars. Face à cette contrainte, il a dû recourir à des solutions énergétiques indépendantes pour sécuriser ses délais d’exécution, via un partenariat avec l’opérateur énergétique émirati TAQA garantissant un approvisionnement direct en électricité renouvelable.

À plus long terme, considère BMI, la tension sur le foncier et les capacités électriques dans ces hubs historiques devraient favoriser une orientation progressive des nouveaux projets vers d’autres régions qui offrent un accès aux énergies renouvelables et des terrains disponibles.

Cette orientation commence déjà à être observée, relève-t-il. C’est le cas, illustre-t-il, de Tétouan, où le groupe Iozera prévoit un investissement de 500 millions de dollars pour la construction d’un data center de 386 MW, en partenariat avec l’État. Ce projet, qui vise à démocratiser l’accès à des ressources de calcul avancées dédiées à l’IA, devrait être prêt pour une mise en service au second semestre 2026.

Les moteurs de la demande

La note de BMI relève que la demande marocaine en data centers repose sur la convergence de plusieurs politiques publiques, des exigences de souveraineté des données et de l’adoption accélérée de l’IA. Elle indique que dès 2021, une réglementation a imposé l’hébergement de toutes les données sensibles sur le territoire national, créant une demande prévisible pour des infrastructures conformes situées au Maroc.

Cette dynamique est renforcée par une stratégie numérique nationale ambitieuse. En effet, en janvier 2026, rappelle-t-elle, le Maroc a dévoilé la feuille de route «Maroc IA 2030», qui s’appuie sur la stratégie plus large «Maroc Digital 2030» lancée en 2024. Ces deux stratégies visent la création d’environ 240.000 emplois numériques et une contribution d’environ 10 milliards de dollars au PIB national d’ici 2030, tout en améliorant le classement international du Royaume en matière de préparation à l’IA.

Le secteur public constitue un flux de demande structurel, puisque la digitalisation des services administratifs prévue par «Maroc Digital 2030» implique la migration de ces services vers des infrastructures cloud souveraines. Les secteurs à forte intensité de données, tels les services financiers, devraient fournir une demande stable qui limite les risques associés à une demande plus spéculative liée à l’IA. La capacité hyperscale annoncée au Maroc est en effet davantage orientée vers des charges de travail européennes tolérantes à la latence. Une base de demande locale plus profonde permet ainsi de réduire le risque de surcapacité en assurant un taux d’utilisation de base.

Par ailleurs, souligne BMI, les initiatives numériques nationales offrent une visibilité appréciable pour les investissements locaux et étrangers dans le secteur. Les dépenses en cloud au Maroc devraient atteindre 981 millions de dollars d’ici la fin de l’année 2026, avant de grimper à près de 2,7 milliards de dollars en 2031, soit une croissance annuelle moyenne de 23,3% sur cette période.

Un paysage concurrentiel

BMI indique que le paysage concurrentiel marocain associe des opérateurs télécoms historiques, des acteurs spécialisés locaux et, de plus en plus, des hyperscalers mondiaux. La base historique est menée par Maroc Telecom et inwi, aux côtés d’opérateurs spécialisés comme Medasys et N+One.

Il ajoute que la société Orange Maroc s’est imposée comme l’un des principaux acteurs historiques du marché, avec une stratégie articulée autour de la souveraineté des données et de la colocation d’entreprise. En novembre 2025, l’opérateur a inauguré «Orange Tech», une installation Tier III de 1,5 MW à Casablanca, qui vient compléter ses sites de Casablanca, Rabat et Tanger, dans le cadre d’une stratégie multicloud associant AWS et Microsoft.

Les capitaux internationaux pénètrent le marché à la fois via des constructions directes, comme le projet de Tétouan porté par Iozera, et via la colocation utilisée par les hyperscalers mondiaux, tels Microsoft Azure, Google Cloud, Oracle, pour établir des régions cloud. À ce jour, seul Oracle Cloud est effectivement présent, avec une zone cloud prévue à Casablanca et une autre à Settat.

Naver Cloud représente le plus important afflux de capitaux internationaux dédiés à l’IA. Le groupe sud-coréen dirige un consortium associant Nvidia, Nexus Core Systems et Lloyds Capital pour construire un hub d’IA de 500 MW alimenté en énergies renouvelables près de Casablanca, destiné à desservir la zone EMEA (Europe, Moyen-Orient, Afrique).

La première phase du projet déploiera 40 MW de GPU Nvidia Blackwell GB200, avant une montée en puissance jusqu’à 500 MW, alimentée par un accord d’achat d’électricité renouvelable avec TAQA Morocco. Le choix du site a été dicté par la proximité du Maroc avec l’Europe plutôt que par la demande domestique.

Un cadre réglementaire favorable

BMI a noté que la stratégie «Maroc Digital 2030» fournit un cadre global pour attirer les investissements technologiques, appuyé par des réformes réglementaires visant à simplifier l’enregistrement des entreprises, réduire les lourdeurs administratives et renforcer les protections offertes aux investisseurs.

Ce qui n’a pas manqué de produire un impact concret avec le pipeline de projets, se traduisant directement par des engagements de capitaux. C’est le cas du projet AI Data Hub, près de Casablanca, qui a obtenu les autorisations réglementaires et se trouve désormais en phase de conception détaillée et de passation de marchés. Évalué à 1,2 milliard de dollars, il combine centres de données hyperscale, infrastructures de calcul optimisées pour l’IA, construction modulaire et intégration d’énergies renouvelables (solaire et éolien).

Situé à proximité de points d’atterrissage de câbles sous-marins majeurs, ce projet garantit une connectivité à faible latence entre l’Afrique et l’Europe. Naver Corporation en pilote le développement technologique, Nvidia fournissant les équipements d’IA. Les travaux, prévus entre 2027 et 2028, intègreront des systèmes de refroidissement avancés, des dispositifs de redondance et des sous-stations électriques dédiées.

BMI souligne que la souplesse du cadre marocain en matière de production privée d’électricité et d’autoconsommation constitue à cet égard un avantage concurrentiel décisif, en permettant aux opérateurs de contourner les files d’attente des réseaux publics grâce à des installations solaires et de stockage installées directement sur site.

La croissance de la demande électrique liée aux data centers reste par ailleurs moins prononcée au Maroc que dans certaines autres régions, en raison de pertes de distribution historiquement plus élevées qui ont freiné la demande effective, un facteur aujourd’hui en cours de traitement, selon BMI. Le résultat attendu est une consommation plus soutenue que prévu sur l’ensemble de la période de prévision, portée par la dynamique macroéconomique et par de nouveaux usages liés à l’électrification qui tirent à la fois la demande de base et les pics de consommation.

Par Lahcen Oudoud
Le 09/07/2026 à 15h30