Alors que les géants bancaires marocains, comme Bank of Africa, la Banque Centrale Populaire et Attijariwafa bank, règnent sur près de 20% du marché des actifs de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, leurs homologues de l’assurance peinent à s’imposer de la même manière. «Dans la zone de la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (Cima), les assureurs du Royaume ne captent en effet que moins de 8% des primes nouvellement émises», relève le magazine Jeune Afrique. Ce décalage surprend, d’autant plus que deux des trois grands groupes bancaires marocains disposent de filiales d’assurance actives dans la région et que les tentatives de déploiement n’ont pas manqué.
Il faut d’abord souligner la nature même du marché de la zone Cima. Bien qu’il ait connu une progression régulière au milieu de la décennie 2020, ce marché demeure modeste à l’échelle continentale et mondiale, ne représentant que 3 à 4% des primes africaines. De plus, contrairement au marché marocain, très mature, où le taux de pénétration de l’assurance frôle les 4% du produit intérieur brut, l’Afrique subsaharienne francophone reste peu familiarisée avec ces mécanismes, affichant un taux moyen de seulement 1%. Les populations locales, confrontées à des priorités économiques immédiates, se tournent peu vers l’épargne ou la prévoyance à long terme, tandis que des réticences culturelles freinent encore le développement de produits tels que l’assurance décès.
Au-delà des aspects socioculturels, ce sont surtout les contraintes réglementaires de la zone Cima qui ont enrayé la dynamique d’expansion marocaine amorcée au tournant des années 2010. Contrairement aux banques, qui bénéficient d’une mutualisation de leurs systèmes d’information, de leur trésorerie et de leurs fonctions support à l’échelle régionale, les assureurs sont soumis à l’obligation stricte de créer une filiale locale autonome dans chaque pays d’implantation. «Cette contrainte a été considérablement alourdie par la réforme réglementaire de 2016, qui a multiplié par cinq le capital social minimum exigé pour les sociétés anonymes, le portant à 5 milliards de francs CFA, soit plus de 81 millions de dirhams», précise Jeune Afrique. Pour couvrir à la fois l’assurance vie et l’assurance non-vie sur plusieurs marchés, les montants à mobiliser se chiffrent désormais en dizaines de milliards, un investissement particulièrement lourd au regard de la rentabilité de ces petites économies.
Cette barrière financière explique le coup de frein visible des leaders marocains. Wafa Assurance ne couvre aujourd’hui que quatre pays de la zone Cima, et la Banque Centrale Populaire affiche une présence assurantielle bien en deçà de son empreinte bancaire. Quant à la Royale marocaine d’assurance, elle a choisi de se tenir totalement à l’écart de la région, confirmant ne commercialiser aucun produit ni entretenir de partenariat opérationnel dans la zone. Piloter la souscription et évaluer les risques locaux depuis les bureaux de Casablanca s’est révélé périlleux, chaque territoire conservant sa propre culture du risque et sa sinistralité spécifique.
Pour ne rien arranger, la concurrence est déjà féroce sur le terrain. L’espace Cima compte plus de 200 sociétés d’assurance et de réassurance, créant une situation de surreprésentation et une guerre des prix. Des groupes régionaux historiques comme Sunu ou NSIA ont eu le temps de consolider leurs positions en reprenant les portefeuilles des anciens assureurs français bien avant l’arrivée des acteurs du Maghreb. «Surtout, les assureurs marocains se heurtent désormais au géant panafricain SanlamAllianz, un groupe ultra-structuré qui allie l’ancrage historique marocain de l’ex-Saham à la puissance de frappe d’actionnaires sud-africains et allemands», souligne Jeune Afrique.
Certains choix stratégiques des groupes marocains ont également montré leurs limites. Les assureurs marocains ont longtemps délaissé l’assurance santé, un segment pourtant très porteur, massivement investi par leurs concurrents locaux, en appliquant des grilles actuarielles trop rigides par rapport à la réalité subsaharienne. De même, ils ont privilégié le modèle de la bancassurance pour distribuer leurs produits, oubliant que les réseaux bancaires s’avèrent peu adaptés à la vente d’assurances dommages, tout en sous-investissant dans les réseaux physiques d’agents et de courtiers de terrain. Enfin, l’absence de positionnement fort du Maroc dans le secteur de la réassurance à l’échelle de cette zone prive ces acteurs de leviers financiers clés, écrit encore le magazine.
Si la fenêtre d’opportunité n’est pas fermée, le chemin s’annonce de longue haleine. Grâce à leur technicité et à leur solidité financière, les assureurs marocains disposent d’atouts majeurs pour réussir des opérations de croissance externe ciblées, à l’image des rachats opérés par Wafa Assurance au Cameroun ou par la BCP au Togo. Mais, contrairement à la banque, qui peut s’exporter en bloc, l’assurance en Afrique de l’Ouest exige une adaptation locale minutieuse, une forte immobilisation de capital et, surtout, une acceptation du temps long.




