Disparition de Leila Faraoui, fondatrice de la Galerie Nadar

Leïla Faraoui.

Leïla Faraoui.

Pendant plus d’un demi-siècle, Leïla Faraoui aura été bien davantage qu’une galeriste: une découvreuse de talents et l’un des témoins privilégiés de la construction de la scène artistique marocaine contemporaine. Disparue à 86 ans, la fondatrice de la Galerie Nadar laisse une histoire faite d’intuitions, de paris sur de jeunes artistes et, désormais, de transmission familiale.

Le 02/09/2026 à 13h54

Leïla Faraoui, fondatrice de la Galerie Nadar et figure pionnière du marché de l’art au Maroc, s’est éteinte dans la nuit du 1er septembre 2026, à l’âge de 86 ans. Avec sa disparition s’en va une galeriste qui, pendant plus d’un demi-siècle, aura accompagné plusieurs générations de plasticiens et contribué à faire émerger certains des grands noms de l’art moderne et contemporain marocain.

L’histoire de Nadar commence à Casablanca en juillet 1974. À cette époque, les galeries privées sont encore rares et le marché national de l’art reste embryonnaire. Leïla Faraoui fait alors le pari de consacrer un espace à une création marocaine en pleine effervescence, portée notamment par les artistes associés à l’École de Casablanca. Au fil des décennies, plus d’une centaine d’artistes passeront par Nadar, qui accueillera plus de 200 expositions et événements.

Rien ne prédestinait pourtant véritablement Leïla Faraoui au métier de galeriste. Épouse de l’architecte Abdesslam Faraoui, diplômé de l’École spéciale d’architecture de Paris et autorisé à exercer au Maroc dès 1961, elle évolue au contact d’un milieu où architecture et arts plastiques entretiennent alors un dialogue fécond.

Avec l’architecte Patrice de Mazières, Abdesslam Faraoui collabore notamment avec Mohammed Chabâa et Mohamed Melehi autour de projets d’intégration de l’art à l’architecture. Ces échanges placent Leïla Faraoui au contact direct de cette génération d’artistes qui entend alors renouveler les formes et le langage plastique au Maroc.

Elle envisage d’abord de se lancer dans l’édition. Sa proximité avec Melehi et Chabâa infléchit finalement son projet vers les arts plastiques. Le local dont elle dispose devient une galerie et Mohamed Melehi en conçoit l’identité visuelle: un œil surmontant le «D» de Nadar, nom choisi en référence à une notion arabe associant le regard et l’opinion.

Des années plus tard, elle racontait avec amusement son apprentissage accéléré de cet univers: «Je ne connaissais absolument rien à la peinture marocaine. Gouache, aquarelle, sérigraphie, peinture à l’huile, tout cela c’était du chinois pour moi.»

Une découvreuse de talents

Ce qui aurait pu rester une aventure personnelle devient rapidement un engagement au long cours. Leïla Faraoui ne se contente pas d’accrocher des œuvres: elle endosse pleinement le rôle, encore balbutiant au Maroc, d’intermédiaire entre les artistes, les collectionneurs et le public. Elle repère, expose, accompagne et défend de jeunes créateurs, tout en contribuant progressivement à structurer un marché pour l’art marocain.

Mohamed Kacimi, Mohamed Melehi, Mohammed Chabâa, Farid Belkahia, Malika Agueznay ou encore Abderrahmane Rahoule comptent parmi les nombreux artistes dont les œuvres ont été présentées à Nadar. La galerie s’ouvre également très tôt à des créateurs étrangers et à une diversité de médiums, de la peinture à la sculpture, en passant par la gravure, la céramique et, plus tard, la photographie.

«Ce geste pouvait paraître, à l’époque, comme une aventure personnelle à haut risque. Il était en réalité beaucoup plus que cela. C’était un acte de confiance envers les artistes marocains», écrit le critique d’art Kacem Gharba dans un témoignage publié après sa disparition.

Cette confiance constitue précisément le fil rouge du parcours de Leïla Faraoui. À une époque où le statut économique de l’artiste demeure fragile et où les circuits de diffusion sont encore peu structurés, elle prend le risque de miser sur des créateurs émergents plutôt que de limiter sa programmation aux signatures déjà établies.

«J’ai voulu que ce soit à partir de mes positions de médiateur habile que l’artiste devienne recherché, reconnu. Et c’est ce qui s’est passé: ceux qui ont fait l’histoire de l’art contemporain au Maroc sont passés à leurs débuts par la Galerie Nadar», expliquait-elle en 2007 à Tzveti Tocheva, artiste et enseignante en arts visuels.

Une philosophie dont témoigne également le plasticien Zine El Abidine El Amine: «Leïla était une femme qui a énormément donné pour l’art et pour les artistes. Elle a accompagné, soutenu, défendu et contribué, avec passion et conviction, à faire vivre la création artistique. Derrière son nom, il y a tant d’histoires, tant de rencontres, tant de souvenirs et tant de parcours d’artistes qu’elle a contribué à faire connaître.»

De la galerie à la mémoire de l’art marocain

Installée par la suite rue Al Manaziz, dans le quartier du Maârif, la Galerie Nadar connaîtra différentes périodes d’activité et de fermeture avant de poursuivre son histoire avec une nouvelle génération de la famille Faraoui. Son adresse historique actuelle est le 5, rue Al Manaziz à Casablanca.

Mais l’héritage de Leïla Faraoui ne se résume pas à une succession d’expositions. Cinquante années d’activité ont constitué un fonds considérable de catalogues, photographies, correspondances, documents et œuvres qui retracent, par fragments, l’évolution de la scène artistique marocaine.

C’est cette mémoire que sa famille a entrepris de préserver et de documenter. Depuis 2023, ses filles Amina et Zineb, accompagnées de sa petite-fille Nihel, ont repris le flambeau, inscrivant Nadar dans une nouvelle phase de son histoire.

Le travail mené sur les archives familiales a notamment nourri l’exposition patrimoniale «Impressions à Nadar», présentée en 2025 à l’occasion du cinquantenaire de la galerie. À travers œuvres et documents d’archives, elle retraçait cinq décennies de création et rappelait l’importance prise par Nadar dans l’histoire de l’art contemporain marocain.

Cette transmission générationnelle prolonge l’intuition qui avait présidé à la naissance de la galerie: ne pas seulement montrer des œuvres, mais accompagner ceux qui les créent. «Ma grand-mère s’est attachée à faire connaître de jeunes artistes, à les aider à grandir. Certains ont percé, d’autres moins. Mais elle a toujours donné leur chance à beaucoup», confiait Nihel à Le360 à l’occasion du cinquantenaire de Nadar.

Pour Kacem Gharba, c’est peut-être là que réside la postérité la plus tangible de la galeriste: «Le plus beau dans cette histoire est peut-être que cette mémoire ne s’est pas arrêtée avec Leïla. Elle s’est transmise. Ses filles ont repris le flambeau. Puis une nouvelle génération s’est engagée dans la conservation et la recherche autour des archives de Nadar.»

Plus de cinquante ans après l’ouverture de Nadar, le pari de Leïla Faraoui lui survit donc. Celui de croire aux artistes marocains avant même que le marché ne les consacre, de leur offrir des cimaises lorsqu’ils en avaient peu et, surtout, de faire de la galerie un lieu de découverte, de transmission et de mémoire.

Par Qods Chabâa
Le 02/09/2026 à 13h54