Pas en mon nom, Monsieur le ministre!

Zineb Ibnouzahir . Achraf Akkar

ChroniqueJusqu’à quand les islamistes vont-ils brandir leur double casquette de membre de parti et de ministre pour justifier la tenue de propos qui vont à l’encontre de l’unité du pays et en l’occurrence de décisions royales?

Le 20/12/2020 à 11h55

En l’espace d’une semaine, notre ministre de l’Emploi et de l’insertion professionnelle, Mohamed Amekraz, nous a gratifiés de deux sorties médiatiques pour le moins remarquées.

Primo, parce que Monsieur le ministre ne nous a pas habitués à une telle verve quand il s’agit de parler de l’emploi et de l’insertion professionnelle. On aurait pourtant préféré qu’il soit animé de la même flamme pour aborder ce sujet ô combien important, en ces temps de crise majeure.

Deuxio, parce que, depuis sa nomination en octobre 2019 à ce jour, ses prises de parole consistaient à essayer de se dépatouiller des polémiques dont il fait l’objet.

Et enfin et surtout, parce que la teneur de ses propos en a surpris plus d’un et plus d’une.

Monsieur le ministre a donc choisi de prendre la parole, ô surprise, sur la chaine Al Mayadeen, proche de l’Iran, mais aussi et surtout, du Hezbollah, parti politique et groupe islamiste chiite basé à Beyrouth, au Liban, bien connu pour son hostilité à Israël. Monsieur le ministre a-t-il oublié ou sait-il seulement que Rabat a rompu ses liens diplomatiques depuis 2018 avec Téhéran en raison du soutien armé des milices du Hezbollah libanais au Polisario?

Non content de son choix de canal, qui constitue en soi un message fort allant à l’encontre de la ligne diplomatique tenue par le Maroc, Mohamed Amekraz a jugé bon de parler au nom de «tous les Marocains» afin de condamner la reprise des rapports entre le Maroc et Israël en décrétant toute honte bue, en sa qualité de secrétaire général de la Jeunesse du PJD: «Nous exprimons ainsi la position historique de la jeunesse du PJD qui est la position de tous les Marocains». Mais depuis quand le PJD représente-t-il la voix du Maroc? Faut-il rappeler que remporter des élections dans un pays où l’abstention est majoritaire n’est pas une victoire en soi et ne signifie en aucun cas que le parti «gagnant» représente les Marocains dans leur ensemble.

Mais ce n’est pas la seule interrogation que cette sortie médiatique pose. Qui lui a donné le droit de parler en notre nom? Sur quoi se base cette certitude que «tous les Marocains» sont contre cette décision? Une étude? Un sondage?

L’affirmation de Monsieur le ministre repose sur son sentiment personnel et ses affirmations erronées et dangereuses relèvent soit d’une bêtise sans nom, soit d’une grossière imposture, soit les deux en même temps. Et dans un cas comme dans l’autre, Mohamed Amekraz n’a aucune excuse.

Mais Monsieur le ministre ne s’est pas arrêté là. Plutôt que de calmer le jeu, faire profil bas et éviter de jouer le jeu tout aussi dangereux du MUR et d’Al Adl Wal Ihssane, habitués à souffler sur les braises en tant que grands partisans du «diviser pour mieux régner», celui-ci a réédité son exploit sur une autre chaîne.

Quelques jours plus tard donc, et malgré la levée de boucliers qu’a suscité sa première intervention, celui-ci a pris la parole sur France 24 pour défendre sa position, chose dont il commence à avoir l’habitude, en tant qu’abonné aux polémiques, et encore plus fort, afin de décrypter à sa manière la prise de position du chef du gouvernement.

Ainsi, alors que Saad Eddine El Otmani s’est entrainé à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d’aborder le sujet des rapports avec Israël, afin non pas de se renier lui-même mais de faire primer l’intérêt national (chose normale en tant que chef ou membre du gouvernement), notre ministre de l’Emploi a décidé de parler en son nom.

Ainsi, quand El Otmani qualifie d’«ouverture» le renouement des liens entre les deux pays, M. Amekraz, lui, explique à la chaîne française que «non, le secrétaire général du PJD n’a jamais dit que la normalisation est une bonne nouvelle» et que «son statut de chef du gouvernement lui impose des contraintes».

Alors la question qui se pose aujourd’hui est: à quoi donc joue Mohamed Amekraz? A-t-on besoin par les temps qui courent de prises de paroles irréfléchies, déplacées et provocatrices, de surcroît de la part d’un ministre qui ne compte pas la diplomatie et les affaires étrangères dans son portefeuille?

Autre question fondamentale: jusqu’à quand les islamistes vont-ils brandir leur double casquette de membre de parti et de ministre pour justifier la tenue de propos qui vont à l’encontre de l’unité du pays et en l’occurrence de décisions royales?

Comment se fait-il que les ministres palestiniens se soient gardés de tout commentaire ou critique des pays arabes ayant normalisé avec Israël, mais qu’ici au Maroc, on en parle à tort et à travers? Sans doute parce que le gouvernement formé par Mahmoud Abbas, lui, entrevoit dans le rapprochement avec Israël la possibilité d’une promesse concrète de paix avec des pays arabes investis dans le rapprochement, alors que Mohamed Amekraz, lui, ne perçoit pas que les intérêts des Palestiniens peuvent mieux être défendus de l’intérieur.

Enfin, comment expliquer qu’un ministre de l’Emploi épinglé pour non paiement pendant plusieurs années des charges sociales des employés de son cabinet d’avocat se permette aujourd’hui une telle sortie médiatique alors qu’on attendrait plutôt de lui qu’il se fasse petit dans ses souliers et qu’il s’estime heureux d’avoir gardé son job?

Parce que n’oublions pas, comme il semble l’oublier lui, que s’il a été absout par ses frères au cours d’une grotesque assemblée générale, en mode le grand pardon, de fautes pas avouées, nous sommes nombreux, nous autres Marocains, à n’avoir ni oublié ni pardonné.

Ce qu’on attend maintenant de ce cher ministre de l’Emploi? Garder le silence à l’avenir et pourquoi pas une démission, laquelle était déjà souhaitable à la découverte de sa fraude à l’encontre de la CNSS– dont il préside, ironie du sort, le Conseil d’administration.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 20/12/2020 à 11h55