Femme courage

Tahar Ben Jelloun.

Tahar Ben Jelloun. . DR

ChroniqueL’attitude d’Asma Lamrabet aurait dû pousser les Oulémas à réfléchir et à se remettre en question. L’islam accepte l’effort d’interprétation (c’est le premier sens du jihad), il tolère que le croyant s’adapte à l’environnement dans lequel il vit.

Le 02/04/2018 à 11h14

On l’a maintes fois constaté: dans notre société, tout ce qui évolue et bouge dans le sens du progrès et de l’humanisme, c’est aux femmes que nous le devons. Au Maroc la société civile est entre les mains de femmes courageuses, décidées à veiller sur les droits des laissés-pour-compte, que ce soient des femmes violentées et abandonnées ou des enfants abusés, ou des personnes survivant dans une précarité physique et morale. Elles «réparent les vivants», selon la belle expression de la romancière Maylis De Karangal (2013; Gallimard) et restent vigilantes quant à la dignité des citoyens.

Asma Lamrabet est non seulement une grande intellectuelle, mais aussi une militante courageuse, une femme progressiste qui a lutté contre la lecture littéraliste, rigoriste et patriarcale des textes de l’islam. Cette ancienne directrice du Centre d’études féministes en islam siégeait depuis dix ans avec des théologiens qui sont des gardiens du temple et des conservateurs qui, apparemment, n’ont pas pu tolérer en leur sein une femme libre et émancipée surtout quand elle a pris des positions audacieuses.

Rejoignant l’école de l’intelligence et de la raison, cette femme a fait une lecture progressiste et moderne des textes. Sa foi n’étant pas en cause, elle a fait confiance à l’humanisme d’un islam bien compris et surtout adapté à l’évolution de la société et de l’histoire. Comme le souligne Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux écrivains égyptiens) dans Penser le Coran (Folio), «Dieu lui-même est Raison. Il a donné aux humains la puissance d’agir librement, à partir de quoi, Il les sanctionnera, à la fin des temps, en fonction de leurs actes».

C’est à propos de l’égalité entre homme et femme dans l’héritage qu’Asma Lamrabet a dû s’en aller, répondant ainsi aux pressions des Oulémas pour qu’elle démissionne. Elle soutient, avec d’autres chercheurs et intellectuels, le projet d’une loi établissant cette égalité, laquelle serait une normalité, car la femme travaille autant que l’homme et qu’il n’y a plus aucune raison qu’elle soit traitée en être inférieur.

La Rabita Mohammedia des Oulémas ne pouvait que s’opposer à une telle dérogation aux textes. Asma dès le début a milité pour ce qu’elle appelle «la troisième voie, celle d’un islam apaisé, contextualisé et en phase avec les valeurs humanistes universelles compatibles avec nos valeurs culturelles». Cette position, la seule garantissant aux musulmans une présence respectée et paisible dans le monde, est combattue par ceux qui refusent le primat de la Raison, c’est-à-dire de l’intelligence et du progrès.

Aujourd’hui l’islam fait la Une des médias dans le monde. Pour de mauvaises raisons. Il n’apparaît pas comme une religion de paix et de tolérance. Bien au contraire, son image est loin d’être apaisée, loin de rassurer et de calmer les esprits. Son image a été confisquée par le terrorisme le plus abject puisqu’il prétend agir en son nom. Peut-être que les Oulémas ignorent la dégradation de l’image de l’islam dans plusieurs pays. Peut-être qu’ils pensent que l’islam est plus fort que toutes les images qui tentent de le salir et de le mêler au jihadisme terroriste. Alors qu’ils sortent de leur discrétion et qu’ils tendent l’oreille. L’attitude d’Asma Lamrabet aurait dû les pousser à réfléchir et à se remettre en question. L’islam accepte l’effort d’interprétation (c’est le premier sens du jihad), il tolère que le croyant s’adapte à l’environnement dans lequel il vit.

Qu’est ce qu’il y a de plus logique, de plus rationnel et de plus humain que d’établir une égalité entre l’homme et la femme quand il s’agit d’héritage? En quoi cela heurterait les convictions de ceux dont la fonction est d’expliquer les textes et de prendre des initiatives pour vivre la religion dans une cohérence où la justice prendrait le pas sur des traditions dépassées?

L’islam ne peut pas changer, mais les musulmans peuvent changer, ils ont même le devoir de changer et de vivre leur foi dans un contexte où la modernité, où la démocratie consistent à respecter l’égalité entre les êtres, à célébrer les valeurs fondamentales de l’islam humaniste en tenant compte de l’évolution de la société. Au Maroc, le rite malékite est celui de la modération et de la tolérance. On ne lapide pas la femme adultère, on ne coupe pas la main du voleur, et on ne condamne pas à mort celui qui sort de l’islam. Le rite malékite n’a rien à voir avec le wahhabisme tel qu’il sévit en Arabie saoudite ou au Qatar. Alors que les théologiens marocains entendent le message d’Asma Lamrabet et qu’ils en tiennent compte afin de donner l’exemple d’un islam moderne, soucieux de garantir la justice et l’égalité entre l’homme et la femme devant le droit. En islam intelligemment compris, il y a une valeur essentielle, celle de la justice, et de ce fait toute discrimination est rejetée.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 02/04/2018 à 11h14

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Madame Lamrabet a posé les jalons d'une réflexion de longue haleine. Elle a pris le risque... Et c'est par la réflexion que chacun, chacune, nous participons à l'évolution de notre société. La mondialisation, le secteur des télécommunications qui ne cesse de se répandre dans un pays où l'analphabétisme et le taux de chômage sont importants. Que fait on pour préparer la population à cette modernité croissante et aux enjeux qui en découlent? La question de l'égalité homme femme est fondamentale car elles sont le berceau de l'humanité.

Monsieur Benjelloun,puisse Dieu bénir sa plume ,nous a habitué à cette rigueur d'analyse avec un argumentaire solide et des references precises .Dés qu'il s'agit de religion et d'Islam en particulier ,la femme surgit au cœur du débat tantôt terre fertile,tantôt objet de multiples controverses sur lesquelles diffèrent les interpretations ."Almonassafa" serait le mot juste sur tous les plans et ce droit a le droit d’être institutionnalisé en terme d'heritage ,de salaire,ainsi que tous les droits civils Or l'idéologie dominante a du mal a digérer cette réalité pourtant fondamentale et humaine et ce à causes des tabous,et cette sacralité que chaque courant interpréte selon sa propre lecture La Chariaa inspirée du Coran de la sounaa et la jamaa fut élaborée il y'a quatorze siècles Et les préceptes fondamentaux de l'Islam invitent à la justice l'égalité et la concertation ""Amrokoum choura baynakoum" Alors à quoi bon arc-bouter à des principes moisis et ne pas s'adapter aux changements et contraintes actuelles Mais du bon diagnostic ,il faut passer à l'acte ,à savoir ,ouvrir un débat national et mener les reformes necessaries pour rendre justice à cet etre qui mérite toute l'attention et l'écoute de cette société agonisante .

Toujours excellent commentaire. L'islam doit se montrer plus compatible avec des valeurs universelles comme la liberté et l'égalité des femmes, comme l'a montrée cette grande dame. Comme le montre le Roi et ses proches dans le monde entier qui est un exemple extraordinaire, et nombreux marocains éclairés. Mais malheureusement, le peuple, les femmes marocaines se montrent-ils toujours à la hauteur? que font-elles dans l'éducation de leur enfant, elles leur inculquent toujours cette société très patriarcale, avec comme étendard leur règles religieuses dures qui semblent inébranlables. Plus de 50% des marocains sont pour l'obligation du voile comme en Iran, ou Arabie Saoudite. Donc toutes les autres règles d'infériorité de la femme dont l'héritage. C'est inquiétant.

j'aime lire le grand taher ben jelloun;je trouve ses analyses adéquates à notre situation nous les musulmans ,il dit les choses que les autres n'osent pas dire d’ailleurs asma lamrabet elle aussi a dit ce qu'il fallait dire.

merci monsieur mais à qui le dites vous ces vautours d'oulamas feront tout pour que la femme soit écrasée

merci Monsieur nous avons nous femmes marocaines besoin d'homme éclairés comme vous c seulement comme ça que nous arriverons un jour à vaincre ces vautours d'oulemas qui sont tjrs contre la femme.

Ce que l'écrasante majorité ignore ou fait semblant d'ignorer , c'est que le partage de l'héritage vient après le legs ou le testament , en général quantité négligeable ..

Personnellement j'ai pas d'opinion a donné, je demanderai a inspecteur a Mouha le fou et a l'inspecteur Ali et la CIA

Evidemment,je ne saurais ici évoquer un quelconque problème religieux. Je tiens simplement à exprimer mon admiration pour l'écrivain,le poète et le peintre.Il y a longtemps déjà, j'ai lu La Nuit sacrée, prix Goncourt.Livre merveilleux, dans tous les sens du terme. Le Maroc possède en Tahar Benjelloun un trésor de culture et d'humanisme. A la justesse ét à la profondeur de ses analyses et de ses points de vue,il associe une clarté et une beauté d'écriture qui ajoutent à mon grand plaisir de lire 360. Aujourd'hui,son "Femme Courage" (Asma Lamrabet)mériterait bien un prix d'honneur, au Maroc,en France...et ailleurs.

J'entends bien Mr Benjelloun mais là vous touchez au dogme de la religion même ! Le jihad qui consiste à faire preuve de flexibilité quant à interpréter le texte coranique est bien nécessaire mais ce n'est pas si simple que cela, les textes coraniques sur l'héritage sont clairs, précis et consacrent la prépondérance financière de l'homme par rapport à la femme en matière d'héritage. Je vois mal les oulémas non seulement marocains mais de touts courants quels qu'ils soient déroger à ce dogme, si vous en connaissez merci de nous informer ! A l'évidence , il y'a pas mal d'oppositions entre le dogme religieux et les principes de démocratie moderne. Attaquer frontalement le dogme est périlleux et vous même à travers cet article vous n'osez pas le faire. Je pense qu'il s'agit d'une problématique mal posée, je pense qu'il faut ramener la problématique du fait religieux dans la sphère privée et ne pas empêcher celui qui veut faire preuve d'égalité et d'équité envers sa progéniture de le faire.La spiritualité et la pratique de la foi relevant de l'intimité de l'individu et puis enfin arrêtons cette hypocrisie collective qui instrumentalise la religion, le concept de la Oumma orthodoxe, angélique et pieuse est un mirage idéaliste qui n'a jamais vu le jour et qui ne verra probablement jamais le jour, sauf miracle... et là c'est une autre histoire....

Je partage votre avis sur le dogme religieux mais il est quand même nécessaire de réfléchir à la place de la femme dans la société marocaine, qui s'ouvre de plus en plus sur le monde. Si l'on accorde pas de place aux femmes, nous allons nous heurter à de plus en plus de problèmes.

MOI J APPRECIE CE TRESOR MAROCAIN SORTI DU SABLE DORE ( 'DE TANGER A LAGOUIRA AUX FANFINS DU DESERT MAROCAIN .J APPRECIE EN LUI SON STYLE D ECRITURE .SA FACON DE FAIRE PASSER DES MESSAGES PARFOIS CRYPTES A SES LECTEURS ??? . LA PUNITION OU ATREMENT DIT LE 1036 ??? SON DERNIER OUVRAGE EN EST LA REVELATION ??? -AVEC MES RESPECTS - CORDIALEMENT

Excellente analyse. Je confirme

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