Le Rachad, longtemps habitué à jouer les outsiders en D2, pensionnaire même de l’élite durant deux saisons (1991-1992 et 1992-1993), et passé à deux doigts d’un sacre en Coupe du Trône en 2007 face aux FAR – une finale perdue aux tirs au but alors qu’il menait au score jusqu’à la 68ème minute -, se retrouve aujourd’hui au plus bas de l’échelle du football national. Une chute brutale pour un club qui incarnait une part essentielle de l’identité de Bernoussi, et au-delà, d’un certain imaginaire populaire du football casablancais.
Car une évidence s’impose à quiconque connaît un tant soit peu le football marocain: le Rachad est avant tout un club formateur, une pépinière généreuse qui a irrigué la Botola en talents pendant des décennies. De ses rangs sont sortis des joueurs reconnus comme Youssef Safri, Bouchaïb Lambarki, Hicham Louissi, Samir Zekroumi, Ismaïl Koucham, sans oublier les générations des années 70-80, moins médiatisés mais tout aussi talentueuses, qui ont alimenté des clubs comme le Raja, l’Olympique de Casablanca, le TAS ou le Chabab de Mohammedia.
Cette relégation en D4, aussi brutale soit-elle, me replonge dans des souvenirs plus intimes. Ceux d’un enfant du quartier, ayant grandi au contact des joueurs du club, qu’ils soient voisins, camarades de classe ou amis.
Le stade du Rachad était alors un monde à part. À nos yeux d’enfants, il avait des allures de Maracanã, un temple de football à l’échelle de notre quartier. C’est là que nous avons découvert la fameuse «Abbassiya», ce système officieux qui nous permettait d’entrer sans billet. Il suffisait d’attendre près des entrées, tôt ou tard, les portes finissaient par s’entrouvrir. Parfois à la mi-temps, parfois dans les dernières minutes, selon l’humeur des dirigeants. Les chances augmentaient quand le Rachad était mené au score, ou lorsque les tribunes restaient clairsemées.
Au collège Abdelkrim El Khattabi, j’avais la chance d’avoir un camarade de classe qui habitait juste en face du stade. Les jours de match, le toit de sa maison se transformait en tribune VIP improvisée. De là-haut, le terrain s’étendait comme une maquette vivante. Certains matchs y ont pris une dimension presque mythique, notamment face au Wydad de Casablanca et ses grandes figures de l’époque: Fakhreddine Rajhi (alias Friekh), Hassan Benabicha, Hassan Nader, Khalil Azmi… une formation rouge qui allait inscrire son nom au palmarès continental en 1992.
«La chute en D4 peut ainsi être une gifle salutaire. Derrière la brutalité de la relégation se profile peut-être une opportunité rare. Celle de refonder le club sur des bases saines, durables et professionnelles.»
— Wadie El Mouden
Je garde en mémoire ce match de 1987, lorsque le Rachad avait éliminé le Wydad (2-1) en Coupe du Trône. Trois ans plus tôt, en 1984, le club avait déjà réalisé le même exploit dans la même compétition, sur le même score, cette fois au complexe Mohammed V. À l’époque, le capitaine du Wydad n’était autre que le magicien Abdelmajid Shaita, lui aussi enfant de Bernoussi.
Le Rachad de cette époque avait aussi ses propres héros. L’ailier Mohamed Ouerrak, qui poursuivra ensuite sa carrière au TAS de Hay Mohammadi, tout en menant de brillantes études, incarne cette double réussite. Aujourd’hui encore, les habitants saluent autant le footballeur que le médecin dévoué qu’il est devenu.
Impossible aussi d’oublier le redoutable buteur Mohamed Mesrour, dit Hammou, capable de frappes lointaines spectaculaires, parfois depuis le milieu de terrain. Son image, en larmes il y a quelques années face à la caméra de Chouf TV, reste bouleversante. Il y dénonçait l’indifférence des dirigeants face à son sort, lui qui survit aujourd’hui comme gardien de voitures dans un souk. Et pourtant, il a porté le maillot du Rachad, celui du FUS de Rabat, du club koweïtien Kazma SC, et même celui de la sélection nationale. Un destin qui interroge, à lui seul, sur la mémoire et la reconnaissance dans notre football.
Hammou était la figure de proue de cette équipe qui a marqué l’Histoire du club en lui offrant sa première accession en première division. Je me souviens lui avoir consacré un article dans le courrier des lecteurs du journal «Al Mountakhab», au début des années 90, alors que je n’avais que 16 ou 17 ans. Un autre de mes textes qui lui étaient dédiés portait le titre «Dima Dima Rachad». En dehors de quelques contributions publiées dans le supplément «Enfants» d’«Al Ittihad Al Ichtiraki», le Rachad a été, en quelque sorte, mon premier moteur d’écriture, le point de départ d’un lien naissant avec la presse.
Dans cette génération, je n’oublierai pas non plus le gardien de but Jaber, passé ensuite par le KACM avant de rejoindre la DGSN, ni mon camarade de lycée, Kébir Rezzouk, élégant gaucher devenu entraîneur des jeunes du club.
Photo souvenir de l’équipe du Rachad Bernoussi aux côtés du Prince Moulay Rachid, avant le coup d’envoi de la finale de la Coupe du Trône face aux FAR, le 25 novembre 2007 au complexe sportif de Fès.
Ces lignes n’ont pas pour objectif de désigner des coupables même si chacun peut avoir son analyse. J’ai le sentiment que le club a commencé à perdre son âme le jour où son stade mythique, au cœur du quartier, a été rasé pour laisser place au Centre de maintenance du tramway.
J’aurais mille fois préféré voir disparaître des zones d’habitats menaçant ruine (à Maâguiz ou Taqaddoum) plutôt que ce stade, véritable école de formation et symbole vivant du quartier. Pour les «beaux yeux» du tramway, c’est une part de l’identité du club qui a été sacrifiée.
Depuis, le Rachad a connu une longue traversée du désert, devenant un club sans domicile fixe (SDF). Chaque jour, les dirigeants devaient trouver un stade où s’entraîner, puis un autre pour recevoir leurs matchs. Les jeunes, eux, ont été dispersés dans les terrains de proximité de l’INDH. Avant même l’inauguration du nouveau stade Ahmed Ahrass, en septembre 2025, le mal était déjà profond.
Le Rachad a perdu ce qui faisait sa singularité. De club formateur, il s’est transformé en équipe dépendante de recrues venues d’ailleurs. Une rupture avec son ADN qui a fini par précipiter sa chute.
À cela s’ajoute une gouvernance souvent confiée à des élus pour qui la préservation d’un siège électoral, communal ou parlementaire, prime sur les exigences sportives. Une réalité que partagent de nombreux clubs marocains, et dont les limites sont désormais évidentes.
La solution passe sans doute par une professionnalisation réelle de la gestion. Si certains clubs de première division n’ont pas encore réussi à activer la «société sportive» pourtant imposée par la Fédération, le Rachad pourrait, même en D4, devenir un laboratoire en la matière. Car Bernoussi figure parmi les communes les plus riches du Royaume, portée par un tissu industriel dense et une concentration notable d’entreprises. De grandes compagnies y sont implantées, parmi lesquelles Somaca (Renault), Richbond, Unilever, Procter & Gamble, la Minoterie Amgala, Kitéa, IKEA, CTM, Maghreb Steel, Coca-Cola, Air Liquide, Maroc Bureau ou encore Brasseries du Maroc.
La chute en D4 peut ainsi être une gifle salutaire. Derrière la brutalité de la relégation se profile peut-être une opportunité rare. Celle de refonder le club sur des bases saines, durables et professionnelles. À condition, bien sûr, que l’ensemble des forces, acteurs économiques, élus, société civile et anciens du club, se mobilisent dans une dynamique collective.
Une commune forte de plus de 154.000 habitants mérite bien mieux qu’un club condamné aux divisions inférieures.
À bon entendeur.









