Qui est Badiss Bajjou, le cerveau présumé des premiers cryptorapts en France jugé au Maroc?

Badiss Bajjou, commanditaire présumé des deux premiers cryptorapts recensés en France, sera jugé au Maroc.

Badiss Bajjou, 25 ans, interpellé à Tanger en juin 2025 après deux ans de cavale, est présenté par les enquêteurs comme le pionnier d’une forme de criminalité organisée inédite: le kidnapping avec rançon en cryptomonnaies. Renvoyé aux assises de la Sarthe, il ne sera pourtant pas jugé en France. Sa double nationalité et le principe de non-extradition des ressortissants marocains ont rebattu les cartes. Qui est cet homme que les services de police désignent comme le visage inaugural d’un phénomène criminel en pleine explosion?

Le 13/05/2026 à 12h19

Le terme «cryptorapt» n’existait pas encore dans le vocabulaire de la criminalité organisée à l’été 2023. Il s’y est pourtant imposé. Selon une note de la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ), entre juillet 2023 et décembre 2025, plus d’une quarantaine de kidnappings violents assortis de demandes de rançon en cryptomonnaies ont été recensés sur le territoire français. La France figure désormais parmi les pays les plus touchés par ce phénomène.

À l’origine de cette série, les enquêteurs placent un nom: Badiss Bajjou. Natif des Yvelines, âgé de 22 ans au moment des premiers faits, ce jeune homme est aujourd’hui présenté comme le commanditaire présumé des deux premières affaires du genre jamais enregistrées en France, commises à quelques semaines d’intervalle, au cœur de l’été 2023. Deux enlèvements méthodiques, visant des proches d’investisseurs fortunés en cryptomonnaies, dont les auteurs avaient soigneusement étudié les cibles avant de passer à l’acte.

Le modus operandi: cibler les fortunes visibles

Le 13 juillet 2023, à Élancourt, dans les Yvelines, c’est la mère d’un influenceur et manager d’artistes installé aux États-Unis et figure de l’investissement crypto, qui subit la première attaque. Séquestrée à son domicile, menacée à l’aide d’une machette et d’un marteau, la femme de 56 ans est contrainte d’enregistrer une vidéo suppliant son fils de payer. Les ravisseurs exigent d’abord 10 millions d’euros. Le calvaire se conclut après le versement de 30.000 dollars en cryptomonnaie.

Six semaines plus tard, le 24 août 2023, le scénario se répète dans la Sarthe, avec une mise en scène plus élaborée. Un homme déguisé en livreur Amazon sonne à la porte d’un pavillon de la campagne sarthoise. Derrière cette façade, une équipe attend. Le retraité qui ouvre la porte est aussitôt maîtrisé, ligoté, emmené, les yeux bandés, dans un appartement du Mans. Il y sera détenu pendant une quinzaine d’heures avant d’être relâché, sans avoir subi de sévices physiques mais dans un état de choc avancé.

La cible, là encore, n’avait pas été choisie au hasard. L’homme est le père de TeuffeurS, un créateur de contenu spécialisé dans les jeux de casino en ligne, installé à Malte, dont la réussite financière était largement exposée sur les réseaux sociaux: voyages, montres de luxe, mode de vie ostensible. Suffisant pour attirer l’attention de prédateurs à l’affût.

Ce qui distingue Badiss Bajjou dans ce dossier, c’est qu’il n’aurait jamais mis les pieds sur les lieux du crime. Réfugié au Maroc quelques semaines plus tôt pour fuir une procédure judiciaire en France, liée à une tentative de meurtre commise à Versailles dans la nuit du 22 au 23 juillet 2023, il aurait piloté l’opération à distance depuis une ligne téléphonique espagnole.

Selon l’ordonnance de mise en accusation rendue le 13 février dernier, les magistrats lui attribuent «un rôle prépondérant dans la préparation et l’exécution depuis l’étranger des faits commis au préjudice de la famille D.». C’est lui qui aurait négocié directement avec le fils de la victime pendant la détention du père. Un message qui lui est imputé résume la brutalité froide du procédé: il y menaçait d’amputer la victime d’un doigt dans les cinq minutes si le virement n’était pas effectué, concluant par un «tic-tac» destiné à précipiter la décision.

Les enquêteurs ont pu remonter jusqu’à lui grâce à une erreur commise lors de la libération de la victime: le véhicule utilisé avait été préalablement mis sur écoute dans le cadre d’une autre affaire. Les conversations enregistrées ont permis d’identifier l’entourage de Bajjou, puis Bajjou lui-même, qui s’était vanté, au lendemain de l’enlèvement, d’avoir «fait ça trop bien» et de s’être exprimé «comme dans un film».

Au total, la rançon extorquée à la famille de l’influenceur de la Sarthe est estimée à 1,7 million d’euros, transférés en trois versements successifs qui ont transité, après de nombreux rebonds, vers un compte domicilié au Venezuela. L’avocat de la famille indique que la justice française a réussi à saisir une partie de ces fonds, environ 800.000 euros, mais que leur restitution aux victimes reste bloquée, la partie adverse ayant contesté la mesure.

Si les deux cryptorapts de l’été 2023 constituent le cœur du dossier qui sera jugé, le nom de Bajjou déborde largement de ce cadre. Les enquêteurs ont établi un lien entre lui et l’une des affaires les plus retentissantes de ces dernières années: l’enlèvement en janvier 2025 de David Balland, cofondateur de la société Ledger et de sa compagne, dans le Cher. Lors de ce ravissement, la victime avait subi l’amputation d’un doigt avant d’être libérée.

L’affaire aurait été commanditée depuis la maison d’arrêt d’Angers par Djelloul C., identifié comme l’un des complices présumés de l’affaire de la Sarthe. Dans des conversations enregistrées au parloir de la prison, ce détenu évoquait un «pote en fuite», «au bled», qu’il décrivait à la fois comme l’architecte de l’enlèvement sarthois et comme son propre bras droit dans l’affaire Balland. Les enquêteurs et les magistrats n’ont pas manqué de faire le lien avec Bajjou.

Le nœud juridique de la double nationalité

Pendant près de deux ans, Badiss Bajjou est resté hors de portée. Classé en 2024 dans le Top 10 des Français les plus recherchés par Interpol, il est finalement interpellé le 3 juin 2025 à Tanger, à la suite d’une dénonciation de la justice française aux autorités marocaines. La perquisition de son domicile a permis de saisir des armes blanches de différentes tailles, une somme d’argent en lien possible avec ses activités et une dizaine de téléphones portables.

Mais c’est ici que le droit international vient compliquer l’équation. Bien qu’une convention d’extradition entre la France et le Maroc soit en vigueur depuis 2011, aucun des deux pays n’extrade ses propres ressortissants. Bajjou étant franco-marocain, Rabat a refusé de le remettre à Paris. Une décision qui ne signifie pas pour autant l’impunité.

Le Code de procédure pénale marocain permet en effet de poursuivre et de juger tout ressortissant du Royaume pour des faits qualifiés de crimes, même commis à l’étranger. Une ordonnance de renvoi datée de décembre dernier prévoit donc que Badiss Bajjou sera jugé au Maroc pour l’ensemble des faits de l’été 2023: les deux enlèvements et la tentative de meurtre à Versailles. Aucune date d’audience n’a encore été communiquée. Lors de ses interrogatoires par la police marocaine, il aurait catégoriquement nié toutes les charges retenues contre lui.

En attendant un développement, quatre des cinq complices présumés restent renvoyés aux assises de la Sarthe et une sixième personne, une ressortissante vénézuélienne accusée de blanchiment, a fait appel de son renvoi.

Par Camilia Serraj
Le 13/05/2026 à 12h19