Un récent rapport d’une mission d’information parlementaire dresse un constat alarmant de la médecine légale au Maroc, révélant une crise structurelle profonde. Ce document, issu des travaux d’une commission de la Chambre des représentants, révèle de graves dysfonctionnements, qui viennent ébranler l’efficacité du système judiciaire et l’équité territoriale, indique le quotidien Al Ahdath Al Maghribia de ce jeudi 9 juillet.
L’un des principaux problèmes soulevés par les parlementaires réside dans le fossé abyssal entre l’offre de spécialistes et la demande croissante de la justice. Les chiffres officiels sont éloquents: les tribunaux marocains traitent annuellement près de 25.000 rapports de décès et ordonnent plus de 15.000 autopsies et 11.000 examens cliniques sur des dépouilles. Face à cette charge importante, le pays ne compte au mieux que 28 médecins légistes spécialisés, complétés par des médecins généralistes rattachés au ministère de la Santé ou aux bureaux d’hygiène municipaux. Ce déficit, criant, met en péril la qualité des expertises judiciaires et la précision scientifique indispensable aux affaires criminelles complexes.
Cette pénurie s’explique par un désintérêt quasi-total des étudiants en médecine pour cette filière. La désaffection s’explique par un manque flagrant d’attractivité professionnelle, combiné à des risques psychologiques et sociaux importants. À cela, s’ajoute une répartition géographique inéquitable: de nombreuses circonscriptions judiciaires sont totalement dépourvues de spécialistes, obligeant les autorités à solliciter des médecins non qualifiés ou à transférer les dépouilles sur de longues distances. Ce statu quo a pour résultante des retards considérables dans les enquêtes et de lourdes souffrances pour les familles des victimes, lit-on dans Al Ahdath Al Maghribia.
Le rapport parlementaire critique aussi la faiblesse dérisoire des indemnités financières actuelles, jugées totalement disproportionnées par rapport à la responsabilité pénale et éthique qui pèse sur les médecins légistes. Les tarifs réglementaires oscillent entre 30 dirhams, pour un examen médical classique, et 150 dirhams, pour une autopsie plus complexe. Ces montants, déconnectés de la réalité, ne reflètent en rien les efforts, les risques biologiques et psychologiques encourus, ni la prise en charge des agressions ou des cas de maltraitance. Cette situation pousse inexorablement les praticiens vers une migration, ou vers des spécialités médicales jugées plus lucratives, et moins contraignantes.
Au-delà des aspects financiers, la gouvernance du secteur souffre d’un manque de coordination institutionnelle. La médecine légale se retrouve à l’intersection de plusieurs ministères (Justice, Santé, Intérieur, Enseignement supérieur) sans qu’une autorité unique ne pilote les réformes. La mission parlementaire a d’ailleurs regretté l’annulation de réunions-clés avec les services du ministère de l’Intérieur, ce qui a empêché la réalisation de visites de terrain indispensables. Sur le plan matériel, les infrastructures sont défaillantes: les morgues manquent d’équipements de première nécessité, les outils de dissection sont obsolètes, les appareils de réfrigération insuffisants et les moyens de transport des corps ainsi que de conservation des échantillons biologiques font cruellement défaut, signale Al Ahdath Al Maghribia.
Ce diagnostic a conduit des députés à estimer que l’application de la législation régissant la médecine légale restera incomplète sans une réelle volonté politique de réforme. Le rapport appelle donc à la mise en place d’une gouvernance claire et coordonnée, ainsi qu’à une révision immédiate et globale du système d’indemnisation et des honoraires médicaux afin de rendre la spécialité attractive pour les futures générations. Enfin, les parlementaires exhortent les autorités à réhabiliter les morgues, à les doter de technologies modernes et à intégrer des cadres infirmiers qualifiés pour garantir l’indépendance, la crédibilité de l’expertise scientifique, de même que la protection des droits humains et de la justice.




