Mon père, Abdelali Benamour, n’aimait pas attendre. Ceux qui l’ont connu le savent: il vivait dans l’urgence, et c’est dans cette même urgence qu’il est parti. Ses idées, très souvent excellentes, arrivaient trop tôt; ses analyses furent prémonitoires, avant d’être enfin retenues. C’était un éclaireur. Impatient légendaire, il voulait voir le Maroc au sommet. Son pays, qu’il quittait rarement, était son centre de gravité.
En 1971, il construisait l’ISCAE, à la demande de feu Hassan II, que Dieu ait son âme, puis en devenait le premier directeur. C’est là que j’ai grandi. Après un passage à la tête d’Idéale et de Sacmar, sociétés familiales, il créait HEM en 1988, quand l’enseignement supérieur privé n’en était qu’à ses débuts. En 2008, il était nommé par sa Majesté Mohamed VI à la présidence du Conseil de la concurrence. Donner au Maroc les outils pour rivaliser avec les meilleures économies de la planète lui paraissait une urgence. Mais le Conseil resta sans véritables pouvoirs. Il allait passer dix ans à les espérer. La loi a fini par les lui accorder, sans qu’il n’ait jamais pu vraiment les exercer.
Contrairement à l’étiquette politique qu’il avait choisi de porter, mon père était profondément libéral. Il rêvait d’un Maroc soulevé par ses entrepreneurs: un Maroc concurrentiel et méritocratique, avec des règles identiques pour tous. Un darwiniste («une affaire, disait-il, tient ou ne tient pas»), mais un darwiniste idéaliste. Ssi Abdelali pensait qu’il suffisait d’avoir raison pour convaincre. La bonne foi était le moteur de sa pensée.
Sa conviction la plus profonde était qu’un pays ne se transforme que par ceux qu’il forme. C’est pourquoi il a enseigné toute sa vie, et contribué à former des dizaines de milliers de jeunes gens, qui occupent aujourd’hui des postes parmi les plus importants du Royaume. Nous, ses enfants, étions son premier territoire éducatif: moi, son aîné, puis Yasmine, Driss et Mehdi. À tous, il aura transmis ce fameux «goût de l’effort», que l’on trouve dans les valeurs d’HEM. C’est ainsi qu’à 19 ans, je finançais une partie de mes études avec l’argent du Voyageur, que cinq millions de téléspectateurs suivaient chaque jour.
Mon père et moi étions très proches, et radicalement différents. «Le style, c’est l’homme»: il appréciait mon côté novateur, créatif et entrepreneurial, tout en le redoutant un peu, et il a vite renoncé, après une période grincheuse, à l’idée confortable de me voir diriger son école. Même s’il se montrait souvent critique, par principe et pour asseoir son autorité, il respectait au fond de lui ma volonté de tracer, dès mon plus jeune âge, mon propre chemin.
Nous partagions les mêmes valeurs. À propos de ce socle, Ssi Abdelilah Benkirane, ancien Chef du gouvernement, venu présenter ses condoléances au cimetière, m’a touché: «J’appréciais ton père, mais je n’ai pas souvent été d’accord avec ses idées.» Il m’est arrivé, à moi aussi, de ne pas être d’accord avec lui. Mais comme vous, Monsieur Benkirane, je respectais infiniment ses valeurs.
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L’une d’elles lui tenait particulièrement à cœur, et il nous la répétait: «Si vous, qui avez appris ailleurs ne revenez pas, alors qui viendra?». Cet appel, je l’ai aussi entendu dans la voix de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, dont les discours invitant les compétences marocaines du monde à mettre leur savoir au service du Royaume ont fini de me convaincre de rentrer. C’est ainsi que, du jour au lendemain, j’ai quitté ma carrière de banquier à Londres, quand mes amis pensaient que j’avais perdu la raison. Mon père lui-même ne m’a pas cru au début. Il m’a même raccroché au nez, avec cet humour propre aux Benamour…
À mon retour, après avoir lancé le Ritz-Carlton au nord, j’ai créé Azembay, un éco-resort au sud de Casablanca dont nous préparons la réouverture pour l’été prochain. Mon père, venu une fois le projet achevé, m’a dit: «Bravo Youssef, c’est incroyable ce que tu as fait.» Le mot «incroyable» tinte encore dans le silence de mes souvenirs. Chez lui, un compliment ne se donnait pas. Il se gagnait.
En deux mots: au sud de Casablanca, à partir de Sidi Rahal, s’étend une forêt de près de 940 hectares, menacée par une urbanisation rapide. Pour la protéger, notre idée est de bâtir une nouvelle destination durable, pensée avec les plus grands spécialistes mondiaux, qui barre la route à une urbanisation anarchique.
Aujourd’hui, contre vents et marées, nous avons réussi à préserver la vocation touristique et durable du projet. Car alors que toutes les conditions étaient réunies pour son envol, on a essayé, à la première occasion après le Covid, de nous mettre des bâtons dans les roues, en cherchant à transformer Azembay en simple projet immobilier. L’affaire a été portée devant la justice. Mes sociétés ont été passées au crible, et j’ai été pleinement acquitté. Mon père, bien évidemment, n’a rien sollicité de personne: il avait réclamé toute sa vie des règles identiques pour tous, il n’allait pas en demander une autre pour son fils.
Papa, permets-moi, pour finir, de m’adresser à toi. Au pied d’un chêne, on ne parle pas: on pousse, en cherchant souvent la chaleur du soleil, et l’on prouve sa robustesse et sa solidité en résistant aux tempêtes.
Tu nous as appris le leadership par l’exemple: les paroles ne suffisent pas, seuls les actes comptent. Nous pouvons tous devenir des éclaireurs sur tes traces, moi le premier. C’est en affrontant le monde avec des valeurs intactes qu’on peut le faire évoluer, pas en le fuyant ni en le dénigrant.
Les hommes et les femmes de notre pays se sont levés pour toi aujourd’hui. C’est un immense honneur, et c’est aussi un espoir: un pays qui sait encore saluer ses vaillants soldats est un pays qui peut avancer, qui sait se relever, et qui sait s’indigner, n’en déplaise à ceux qui, par envie, par intérêt personnel, ou tout simplement par caractère, essaieront toujours d’affaiblir ceux qui bâtissent.
Et toi, papa, tu nous laisses ce grand chantier. Je t’aime, et je te comprends, papa.




