Tout commença presque comme une anecdote locale: la modeste commune mauritanienne de Toujounine (dans la banlieue de Nouakchott) a envoyé son maire faire un tour du côté de Dakhla, cité balnéaire du Sahara marocain. Au menu du voyage officiel, la signature en grande pompe d’un accord de partenariat et coopération entre les deux villes, le 3 février 2026. On pourrait croire à un banal jumelage avec quelques échanges de souvenirs locaux et de poignées de main sous les palmiers. Or, officiellement, ce n’est pas un jumelage, précision à laquelle le maire mauritanien tient beaucoup, mais un accord de partenariat tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Le maire de Toujounine, Ahmed Salem Ahmed Habib Allah Al-Filali, accompagné de trois adjoints formant une équipe autorisée, a paraphé le document au siège de la mairie de Dakhla, en affichant un grand sourire diplomatique. Objectif affiché: «rechercher des partenariats fructueux pour améliorer les conditions locales, former les employés municipaux, renforcer la diplomatie urbaine et soutenir la décentralisation». En clair Toujounine veut s’instruire de l’expérience de Dakhla pour mieux gérer ses affaires locales, et vice-versa.
Sur le papier, l’accord est explosif: coopération économique, culturelle, échange de bonnes pratiques municipales... Les deux villes pourront comparer leurs savoir-faire pour embellir le paysage urbain ou économiser l’eau du robinet, tout en organisant de cordiales visites mutuelles. Dakhla, connue pour ses spots de kitesurf et ses salons diplomatiques improvisés dans le désert, ajoute donc à son tableau une nouvelle amitié municipale. Et Toujounine, jusqu’ici peu habituée à ce genre de lumières médiatiques, s’est offert une escapade sur les bords de l’Atlantique. Quel mal y avait-il à ça, me direz-vous?
Vers la reconnaissance par Nouakchott de la souveraineté marocaine
Il faut voir dans cet accord municipal un premier pas de Nouakchott en faveur de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. La question enflamme les esprits en Algérie et dans les camps des renégats du Polisario. D’un côté, la Mauritanie joue depuis des lustres les équilibristes sur ce dossier. Certes, Nouakchott avait reconnu la RASD en 1984, mais dans un contexte très particulier: celui d’un régime installé à la faveur d’un coup d’État, étroitement arrimé à Alger, et qui a depuis sombré dans les oubliettes de l’Histoire.
«Sur le plan politique, l’accord consacre de fait Dakhla comme une ville marocaine parfaitement fréquentable par des officiels mauritaniens. Côté marocain, on ne boude pas son plaisir»
— Karim Serraj
Car, dans les faits, cette reconnaissance s’est réduite au strict minimum: aucune ambassade du Polisario n’a jamais été autorisée à voir le jour en Mauritanie, tant cet épisode a toujours été perçu à Nouakchott comme un accident conjoncturel plus que comme un choix stratégique assumé. Et, encore la semaine dernière, le refus opposé par les autorités mauritaniennes à la énième demande du Polisario d’ouvrir une représentation diplomatique résonne comme un rappel cinglant de souveraineté. C’est une fin de non-recevoir sans ambiguïté.
Officiellement, l’accord de Toujounine avec Dakhla serait juste un partenariat technique sans arrière-pensée politique... Qui veut le croire? On peine à imaginer le maire de Toujounine prendre de telles libertés sans un clin d’œil complice de sa hiérarchie. D’ailleurs, Ahmed Salem Al-Filali n’est pas un franc-tireur isolé: il est élu sous l’étiquette du parti au pouvoir et est décrit comme un proche du président Mohammed Ould Ghazouani.
À Nouakchott, on affirme que le maire de Toujounine ne se serait pas aventuré à Dakhla sans le feu vert venu d’en haut. Cet accord aurait valeur de fait accompli, et de ballon d’essai soigneusement adressé à Alger, à l’heure où un contexte géopolitique mouvant s’apprête à rebattre les cartes de la région dans les mois à venir.
Il faut y déceler entre nos deux pays frères un tournant historique qui ne dit pas encore son nom. Le rapprochement mauritano-marocain était déjà en marche ces dernières années. L’épisode du blocage d’El Guerguerat en 2020– quand des séparatistes du Polisario ont coupé la route frontalière pendant des semaines– a profondément agacé l’opinion et les autorités mauritaniennes, dépendantes de ce corridor pour leur commerce. Nouakchott est en vérité très proche de Rabat et nombreux sont les politiciens mauritaniens qui appellent à soutenir ouvertement le plan marocain d’autonomie pour en finir avec ce conflit qui n’a que trop duré.
Ce qu’implique concrètement cet accord
En toutes lettres, c’est un partenariat d’association décentralisée rondement formalisé. Les deux communes projettent de coopérer dans à peu près tous les domaines de la gestion locale: économique, social, culturel, environnemental, urbanistique... un vrai catalogue à la Prévert. Par exemple, le texte prévoit des collaborations dans les services sociaux de proximité, la protection de l’environnement et la valorisation des ressources naturelles, la lutte contre la pollution, la gestion et maintenance des équipements publics, l’aménagement du territoire, l’amélioration du paysage urbain ou encore le transport public.
Les deux villes prévoient d’échanger les expériences sur la gestion locale en organisant des visites de terrain, ateliers ou formations (en présentiel ou à distance). Et fait important, l’accord Toujounine-Dakhla souhaite encourager l’investissement et le commerce: inciter les acteurs économiques, associatifs et institutionnels de part et d’autre à explorer des opportunités d’investissement, nouer des partenariats économiques et soutenir des initiatives communes pour un développement durable et la création d’emplois. En pratique, cela se traduira par des missions officielles (comités de suivi, conférences, voyages d’études) et quelques projets pilotes à petite échelle. Peut-être verra-t-on également fleurir quelques jumelages associatifs, des tournois de football ou des festivals culturels conjointement organisés.
Sur le plan politique, l’accord consacre de fait Dakhla comme une ville marocaine parfaitement fréquentable par des officiels mauritaniens. Côté marocain, on ne boude pas son plaisir: voir le drapeau vert-jaune-rouge de la Mauritanie flotter à Dakhla est hautement symbolique. Côté mauritanien, les habitants de Toujounine peuvent espérer des retombées concrètes: des formations pour leurs cadres, voire un coup de pouce financier de la région de Dakhla pour améliorer telle ou telle infrastructure locale. Cet accord, in fine historique, lance des petites graines qui pourraient à terme donner des arbres transfrontaliers surprenants.
Le ver est dans le fruit: tollé à Alger et appels au rejet
Du côté des partisans du Polisario, cette hypothèse du «glissement» mauritanien donne des sueurs froides. Un commentateur mauritanien acquis à la cause séparatiste a même décrit la visite du maire de Toujounine (qualifié d’«instance officielle mauritanienne») à Dakhla comme un coup de canif historique: «une tentative de consacrer l’occupation marocaine de Dakhla via de soi-disant accords de coopération». En filigrane, si même une municipalité de Nouakchott commence à frayer avec une «ville colonisée», alors le ver est dans le fruit pour le Polisario.
Sans surprise, la réaction a été vive. Sur les réseaux sociaux et les médias algériens, le maire de Toujounine est qualifié de tous les noms: traître, vendu... La propagande laisse entendre qu’il ne s’agit que d’un «acte isolé» d’un élu inconscient qui ne représente «ni l’État, ni le peuple, ni la base de son parti». Mais personne n’est dupe.
Pour Alger, c’est un camouflet de plus et le vent du désert qui tourne. L’épisode s’inscrit dans une série de revers. Dakhla et Laâyoune voient affluer les consulats étrangers et les soutiens au plan d’autonomie. Plus d’une trentaine de pays ont ouvert une représentation depuis 2019. L’hémorragie diplomatique s’accélère, chaque année apportant son lot de défections pour les caciques d’Alger. Nouakchott, en jouant la neutralité qui penche à présent du bon côté, illustre bien ce basculement progressif des alliances.
Pour le régime algérien, qui a englouti des décennies d’efforts diplomatiques, de propagande et de pétrodollars dans la cause sahraouie, l’addition est lourde à avaler. Voir la Mauritanie s’inscrire, pas à pas, mais sans retour en arrière, dans une dynamique de rapprochement avec Rabat relève d’une humiliation silencieuse, d’autant plus cuisante qu’elle se joue sans fracas, par petites touches, loin des tribunes et des proclamations idéologiques. Alger ne l’admettra jamais publiquement– l’orgueil du régime l’en empêche– mais le constat s’impose: à mesure que les équilibres régionaux se recomposent, l’Algérie se retrouve seule, arc-boutée sur un soutien pavlovien à un Polisario exsangue, vidé de sa substance politique, qui vit ses dernières heures…





