Asad Dandia avait huit ans lorsqu’il a vu à la télévision les attentats du 11 septembre 2001, depuis le domicile new-yorkais de ses parents, des immigrés pakistanais.
Il a ensuite vécu le contrecoup des attaques perpétrées par le groupe jihadiste Al-Qaïda: des années de méfiance, d’animosité et parfois de violences envers les musulmans.
À 19 ans, Asad Dandia a découvert qu’un informateur de la police, qui se faisait passer pour un ami, s’était infiltré jusque dans le domicile familial, dans le cadre du vaste dispositif de surveillance mis en place au nom de la lutte contre l’extrémisme islamiste. L’unité de la police new-yorkaise chargée de cartographier les communautés musulmanes a été dissoute en avril 2014. Un accord judiciaire approuvé en 2017 a ensuite encadré plus strictement le recours aux informateurs et instauré un contrôle civil de ces pratiques.
Aujourd’hui, cet historien de 33 ans, nommé en avril historien officiel du borough de Brooklyn, constate une ville transformée: elle a élu son premier maire musulman, des prières publiques sont organisées à Times Square et de nouvelles mosquées voient le jour dans les différents quartiers.
«Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, nous pleurons et sommes en deuil de ce qui s’est passé. Mais, dans le même temps, nous reconnaissons que nous n’en sommes pas responsables», résume-t-il auprès de l’AFP.
Surveillance
Après 2001, les actes anti-musulmans ont fortement augmenté aux États-Unis. Face à la multiplication des agressions et du harcèlement dans l’espace public, certains musulmans ont cessé de porter des signes religieux visibles, comme le hijab, afin de dissimuler leur appartenance religieuse.
Dans le même temps, les autorités américaines ont commencé à surveiller étroitement les communautés musulmanes, au nom de la lutte contre l’extrémisme islamiste.
«Tout le monde était plongé dans la peur», raconte Mohammed Razvi, un Américain d’origine pakistanaise qui a fondé une association pour venir en aide à sa communauté à New York après le 11-Septembre.
Après les attentats, il explique avoir commencé à se présenter sous le diminutif de «Mo» afin d’éviter la stigmatisation qu’il subissait lorsqu’il disait s’appeler Mohammed.
«Les musulmans, qui cherchaient simplement à vivre le rêve américain, étaient rendus responsables de quelque chose auquel ils n’étaient pour rien et sur lequel ils n’avaient aucune prise», déplore-t-il.
À New York, la police s’est mise à surveiller des centaines de musulmans dans le cadre de sa stratégie antiterroriste, y compris des personnes qui n’étaient soupçonnées du moindre délit.
Asad Dandia en a fait l’expérience alors qu’il était étudiant à l’université. Un jeune Bangladais avait alors rejoint l’association d’entraide qu’il avait créée.
Les deux hommes étaient devenus proches. Ils partageaient leurs repas, faisaient du sport ensemble et le jeune homme avait même dormi chez lui.
«Terrifiant»
Mais, sept mois plus tard, celui-ci lui a révélé qu’il était un informateur de la police de New York, chargé de le surveiller, ainsi que les membres de sa communauté.
«C’était terrifiant», se souvient Asad Dandia. «Ma relation avec le monde qui m’entourait a volé en éclats».
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À la suite de cette expérience, Asad Dandia et plusieurs organisations de défense des droits civiques ont obtenu un accord judiciaire historique. Celui-ci a interdit l’ouverture d’enquêtes motivées par la religion, l’origine ethnique ou l’appartenance politique, limité l’utilisation d’informateurs aux situations dans lesquelles des moyens moins intrusifs se révéleraient insuffisants et créé une instance civile chargée de contrôler le respect de ces garanties.
Pour Gadier Abbas, avocat au sein du Conseil des relations américano-musulmanes, le programme de surveillance de la police new-yorkaise représente l’un des exemples les plus emblématiques de «l’hystérie anti-musulmane» ayant suivi les attentats du 11 septembre 2001.
Mais aujourd’hui, affirme-t-il, «il y a beaucoup d’espoir».
«On voit des musulmans américains dans tous les secteurs de la société, presque à tous les niveaux, et c’est un témoignage du dynamisme de la communauté», souligne-t-il.
Une visibilité accrue
Les musulmans constituent désormais une force culturelle, sociale et politique beaucoup plus visible à New York. Une étude fondée sur des données de 2016 estimait leur nombre à 768.767 dans la ville, soit 8,96% de la population new-yorkaise. Ce chiffre, souvent arrondi à 9%, reste toutefois une estimation ancienne et non un recensement religieux actualisé, les États-Unis ne collectant pas cette information dans leur recensement fédéral.
Dans le Bronx, le nouveau Muslim Center de Van Nest, présenté comme la future plus grande mosquée de l’État de New York, devrait ouvrir d’ici la fin de 2026. Le bâtiment de quatre étages et d’environ 3.000 mètres carrés sera dix fois plus vaste que le centre actuel. Il comprendra notamment des salles de prière, des classes, des espaces de réunion et des locaux destinés aux jeunes.
À la tête de la ville depuis le 1er janvier 2026, Zohran Mamdani est le 112e maire de New York et le premier musulman à occuper cette fonction. Il a prêté serment sur un Coran et affiche ouvertement sa foi lors des fêtes religieuses. Pour les prières de l’Aïd al-Adha dans le Bronx, ce fervent supporter d’Arsenal avait notamment revêtu un kurta, tunique traditionnelle d’Asie du Sud, confectionné à partir du maillot extérieur de son équipe favorite. Il est devenu l’un des principaux visages de la gauche américaine.
La haine anti-musulmane n’a toutefois pas disparu. Le sénateur républicain de l’Alabama Tommy Tuberville a notamment multiplié les attaques contre Zohran Mamdani, allant jusqu’à réclamer son envoi au centre de détention de Guantanamo. En mars, il avait également associé une photographie du maire participant à un iftar à une image des attentats du 11-Septembre, accompagnée de l’affirmation selon laquelle «l’ennemi est à l’intérieur des portes».
À l’approche du 25e anniversaire des attentats, certains proches de victimes et plusieurs responsables conservateurs ont demandé que le maire ne participe pas aux commémorations de Ground Zero. L’ancien gouverneur de New York George Pataki a lui aussi estimé qu’il devrait s’en tenir éloigné. D’autres familles et responsables municipaux ont, au contraire, défendu son droit et son devoir d’y assister. Zohran Mamdani a confirmé sa présence, en déclarant que la cérémonie devait rester consacrée aux victimes, à leurs proches et aux secouristes, et non aux controverses politiques.
Asad Dandia reconnaît que l’islamophobie n’a pas disparu, mais il se montre optimiste quant au chemin parcouru par les musulmans new-yorkais.
«J’ai vu grandir notre pouvoir institutionnel, mais j’ai aussi entendu d’autres New-Yorkais, qui ne sont pas musulmans, reconnaître que nous faisons tous partie de cette ville», affirme-t-il.




