Corne de l’Afrique. Soudan: indépendance et effondrement institutionnel (I)

Populations déplacées par le conflit au Soudan.

La Corne de l’Afrique, région rarement abordée à l’international bien que stratégiquement clé, a subi de violentes perturbations au cours des dernières décennies. Cette série de trois articles entend en décrypter les ressorts politiques, géopolitiques et historiques, tout en explorant le potentiel géo-économique d’un espace devenu central dans les recompositions régionales et mondiales. Aujourd’hui: l’indépendance et ses conséquences.

Le 29/08/2026 à 12h10

Avant même l’indépendance du Soudan de la tutelle anglo-égyptienne en 1956, une guerre civile éclate en 1955, anticipant l’indépendance prévue pour janvier 1956.

Les causes sont multiples. De fortes disparités ethniques, religieuses et économiques existent entre le Nord et le Sud. Le Soudan du Nord est majoritairement arabe, musulman et riche. Il dispose également d’un large accès à la mer Rouge, lui permettant d’établir de nombreux postes de commerce, que ce soit sur cette mer ou plus loin, en direction de Suez ou de Bab el-Mandeb, vers l’océan Indien.

À l’inverse, le Soudan du Sud, qui n’avait d’ailleurs pas obtenu de Khartoum la promesse d’instaurer un État fédéral lors de l’indépendance, est majoritairement noir, chrétien, pauvre, sans accès à la mer et sous domination totale du Nord, qui concentre toutes les institutions et les pouvoirs publics.

La mutinerie de Torit lance les hostilités dès août 1955, et le Soudan, fraîchement indépendant des Anglais et des Égyptiens, naît en pleine guerre civile.

Ce n’est qu’en février 1972, lors de la signature des accords d’Addis-Abeba, en Éthiopie, que la boucherie prend fin. On estime le nombre de morts entre 500.000 et 1 million de personnes, en raison non seulement des combats, mais également des épidémies favorisées par la malnutrition. Femmes et enfants furent largement touchés.

Malheureusement pour les Soudanais, la paix d’Addis-Abeba sera de courte durée.

Quelques années plus tard, à la fin des années 1970, la compagnie pétrolière américaine Chevron découvre de très importants gisements pétroliers dans le sud du Soudan, alors partiellement autonome grâce aux accords de 1972.

Le même président qui avait signé les accords d’Addis-Abeba avec les factions du Sud, Gaafar Nimeiry, rompt alors ces accords en 1983, espérant mettre la main sur le pétrole du Sud. Il impose la charia dans tout le pays, alors même que le sud du Soudan est très largement chrétien et animiste. En plus, il s’allie avec Hassan al-Tourabi, le chef des Frères musulmans. Le Soudan devient alors officiellement islamiste et est placé sous embargo par de nombreuses puissances étrangères, comme les États-Unis et l’Union européenne.

Notons aussi que c’est au Soudan d’al-Tourabi qu’Oussama Ben Laden se réfugie entre 1991 et 1996.

Le Sud, chrétien, ne tolère pas ces changements et se rebelle contre le pouvoir. C’est le début de la 2e guerre civile soudanaise, en 1983.

Le principal acteur au Sud se nomme John Garang, un colonel de l’armée soudanaise qui fait défection pour prendre la tête d’une mutinerie. Il devient populaire auprès des insurgés et fonde dans la foulée l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), qui deviendra le principal groupe paramilitaire de lutte pour l’indépendance du Sud.

En 2002, le protocole de Machakos est signé au Kenya entre le gouvernement du Soudan et une branche de l’APLS. Ce protocole établit ce qui constituera les bases de la paix durable au Soudan. Il prévoit notamment que le Soudan du Sud pourra voter son indépendance après une période de six ans, sans déterminer clairement quand cela aura lieu.

Après vingt ans de guerre civile et plus de 1,5 million de morts, le conflit s’intensifie en 2003 dans une région située à l’ouest du Soudan: le Darfour. Encore une fois, le conflit est ethnique, opposant les Janjawids, nomades arabes, aux agriculteurs noirs, ralliés à l’APLS.

Cette frange du conflit sera particulièrement meurtrière, car elle aligne de nombreux facteurs aggravant le risque: sécheresse, désertification et explosion démographique. On estime à 300.000 le nombre de morts et à 2,7 millions celui des exilés dans les pays voisins, notamment le Soudan, l’Ouganda et l’Éthiopie, rien que dans la région du Darfour.

C’est seulement deux ans plus tard, en janvier 2005, après la saisine de la Cour pénale internationale contre le président du Soudan, Omar el-Béchir, et sous forte pression diplomatique, que le Soudan et l’APLS signent l’Accord de paix global à Naivasha, au Kenya.

Cet accord prévoit les six années énoncées dans le protocole de Machakos avant de permettre au Soudan du Sud de se prononcer sur sa situation diplomatique. Le Darfour n’est cependant pas cité dans les accords, et la guerre civile se poursuit alors dans cette région du Soudan.

Lors des élections au Sud en 2011, le pays vote pour l’indépendance à 98,8% et Omar el-Béchir, représentant le Nord, se rend à la journée de l’indépendance du Sud pour célébrer la paix avec le Soudan du Sud.

Évidemment, cela implique que le Soudan se retrouve complètement coupé de ses réserves de pétrole, désormais situées au Sud. De même, le Soudan du Sud devient enclavé, sans accès à la mer. Il exporte donc son pétrole vers le Soudan via des pipelines. Au final, il semblait, dès 2011, que la paix était enfin implantée et stabilisée dans la région.

C’est en 2013 qu’une nouvelle guerre intestine éclate au Soudan du Sud. Le président Salva Kiir, d’ethnie dinka, accuse son ancien vice-président Riek Machar, d’ethnie nuer, de fomenter un coup d’État contre lui. En quelques semaines, le conflit s’ethnicise et le Soudan du Sud, à peine indépendant, replonge dans la guerre.

Après cinq ans de conflit et environ 400.000 morts, un fragile accord de paix met officiellement fin aux hostilités, bien que le pays demeure dans un état constant de fragilité et de violences politiques. En février 2020, Riek Machar revient finalement au pouvoir en tant que vice-président, toujours sous l’égide de Salva Kiir. En mars 2025, cinq ans après la réincorporation de Riek Machar au pouvoir, de brutales attaques menées par des milices paramilitaires éclatent dans le nord du Soudan du Sud. Cette fois, le pays étant encore fragilisé par les conflits précédents, Salva Kiir fait placer Riek Machar en résidence surveillée à Juba.

Manifestations

En septembre 2025, il est officiellement démis de ses fonctions par décret présidentiel. Le 11 septembre, le ministre de la Justice sud-soudanais annonce l’ouverture d’un procès pour meurtre, trahison et crime contre l’humanité visant Riek Machar. À ce jour, le verdict n’a pas été rendu. Le procès est toujours en cours.

Faisons un bond dans le passé, en 2013 encore, de l’autre côté de la frontière.

Après l’indépendance du Soudan du Sud, les régions pétrolifères se situant majoritairement au Sud, le Soudan s’en retrouve coupé et paie plus cher pour acheminer le pétrole sur son territoire. Les prix explosent, celui à la pompe doublant en quelques mois.

Des manifestations éclatent dans tout le pays et sont violemment réprimées par le gouvernement d’Omar el-Béchir.

En 2018, le prix du pain explose et une nouvelle vague, bien plus importante, de manifestations se répand à travers tout le pays. Les femmes jouent un rôle prépondérant dans ces manifestations. Elles sont même nommées «Kandaka», en référence aux puissantes régentes de l’antique royaume de Koush.

Le 11 avril 2019, l’armée renverse Omar el-Béchir, alors au pouvoir depuis trente ans. Elle dissout le gouvernement et déclare l’état d’urgence au Soudan.

Les manifestations se poursuivent, les Soudanais ayant l’impression de s’être fait dérober leur révolution par l’armée. Un conseil de transition est mis en place, mais il dégénère rapidement, après seulement deux mois, lorsque les Forces de soutien rapide (FSR, ex-Janjawids) tirent sur une foule de civils soudanais lors d’une manifestation pacifique devant un bâtiment administratif de l’armée.

Durant l’été 2019, un conseil militaro-civil est mis en place. Composé de cinq civils et de cinq militaires, il est chargé de gouverner pendant 39 mois avant les élections présidentielles. Parmi les militaires, deux hommes se distinguent: al-Burhan, le chef de l’armée soudanaise, et Hemetti, le chef des FSR. Les deux hommes, anciennement alliés, sont responsables de la chute d’Omar el-Béchir, mais leur vision de la place des FSR dans l’armée régulière crée des tensions. Hemetti s’appuie sur le monopole qu’elles détiennent sur les mines d’or soudanaises et sur leurs activités mercenaires au Yémen pour autofinancer son mouvement.

En octobre 2021, al-Burhan opère un coup d’État, dissout le gouvernement et proclame l’état d’urgence. Des milliers de Soudanais descendent manifester une fois de plus dans la rue et, sous la pression internationale, le Premier ministre, alors destitué, revient au pouvoir pendant trois mois, avant de démissionner.

Un plan de transition ayant pour but d’incorporer les FSR dans l’armée soudanaise classique est mis en place entre al-Burhan et Hemetti. En revanche, ce plan rencontre de multiples résistances au sein de l’administration et le dossier traîne. En outre, Hemetti cherche à s’imposer comme dirigeant du pays et tente de supplanter al-Burhan.

Hemetti lance alors, via ses FSR, une attaque surprise sur les bases militaires de Khartoum et tous les points névralgiques militaires du pays, tentant de détrôner al-Burhan dans une opération éclair. Al-Burhan réplique et destitue officiellement Hemetti de ses fonctions de vice-président. Les FSR sont déclarées groupe rebelle et terroriste par le gouvernement dans la foulée.

Les ONG internationales rapportent que les FSR commettraient un génocide depuis 2023 en ciblant civils et militaires sans distinction, ainsi que des violences sexuelles contre les femmes d’une ampleur jamais vue dans la région. La situation est alarmante.

Acteurs étrangers

Les tensions sont loin d’être confinées au Soudan. L’Égypte, qui craint une recrudescence des FSR et d’autres mouvements islamistes affiliés, comme les Frères musulmans, soutient publiquement le pouvoir en place d’al-Burhan. L’Iran soutient également le régime en place contre les milices FSR, craignant une trop grande déstabilisation de la région, qui l’empêcherait d’avoir un accès à la mer Rouge. En effet, l’Iran a pour projet de construire une base militaire au Soudan, sur la côte de la mer Rouge, afin de renforcer son influence dans la région maritime précédant Suez.

Pour ce qui est des soutiens des FSR, on compte notamment le Yémen, en raison de sa proximité avec les mercenaires des FSR au Yémen, le Tchad, ainsi que les Émirats arabes unis, accusés d’acheminer des armes aux FSR. Abou Dhabi dément et affirme n’envoyer que de l’aide humanitaire.

La Turquie, la Russie et la Chine tentent également toutes d’accroître leur influence dans la région, profitant de l’instabilité.

En somme, les régions soudanaises auront connu, depuis leur indépendance en 1956, trois guerres civiles, ainsi que deux guerres civiles au Sud et une guerre dans la région du Darfour.

Des millions de personnes sont mortes et les violences dans la région sont loin de prendre fin. Quant au Maroc, il est resté essentiellement neutre sur les querelles de pouvoir, mais maintient une ligne diplomatique avec le Soudan et le Soudan du Sud.

Par Quentin Arnaud
Le 29/08/2026 à 12h10