Transport maritime. Comment Madrid investit lourdement pour permettre au port d’Algésiras de contrer Tanger Med

Les ports d'Algésiras et de Tanger Med.

Détrôné par Tanger Med, solide leader du transbordement en Méditerranée, le port d’Algésiras, épaulé par l’État espagnol, prévoit de sortir 1,7 milliard d’euros d’investissements pour revenir à la course et contrer le complexe portuaire marocain. Toute une stratégie est assignée à cette mission. Explications.

Le 11/03/2024 à 12h42

Il était une fois le port d’Algésiras, qui régnait en maître en Méditerranée. Un passage obligé du fret maritime entre la Mare nostrum et l’Atlantique. Mais depuis 2007, Tanger Med sortit de terre et bouleversa la hiérarchie. En quelques années, cette méga-infrastructure devient un hub mondial de transbordement et une zone de transit incontournable pour les différents maillons de la chaîne logistique maritime.

Au fil du temps, Tanger Med prend le large, et détrône son voisin ibérique. L’année 2023 consolide son leadership dans le bassin méditerranéen, avec plus de 8,61 millions de conteneurs équivalant vingt pieds (EVP) traités, en croissance de 13,4% par rapport à 2022. Cette performance remarquable, qui représente 95% de la capacité nominale du port, a été réalisée en avance de 4 ans par rapport à ses objectifs. Mieux, la plateforme portuaire de la ville du Détroit surpasse largement son rival espagnol qui avait traité près de 4,7 millions de conteneurs EVP à la même période.

En 2023, le port marocain devient le quatrième port à conteneurs le plus performant au monde, dans l’indice mondial de performance des ports à conteneurs 2022 (CPPI) publié par la Banque mondiale et S&P Global Market Intelligence. Mais Algésiras ne reste pas les bras croisés. Loin de là.

Madrid sort les grands moyens

Le leadership de Tanger Med intrigue Madrid. Qui réagit en mettant la main à la poche. Le gouvernement espagnol sort les grands moyens pour permettre à Algésiras de revenir dans la course. Le 1er février dernier, soit deux jours après l’annonce du bilan financier record réalisé par Tanger Med en 2023, le ministre espagnol des Transports et de la Mobilité durable, Óscar Puente, annonce, lors d’une visite dans le port andalou, un investissement public de 1,775 milliard d’euros pour renforcer sa compétitivité logistique et d’en faire un pont vers l’Europe et la Méditerranée.

Cet important investissement a d’ailleurs été confirmé par le président de l’Autorité portuaire de la baie d’Algésiras (APBA), Gerardo Landaluce, lors d’une table ronde sur la connexion maritime entre le port de Tanger Med et le port d’Algésiras, organisée le mercredi 6 mars à Casablanca par Tanger Med Port Authority (TMPA), l’APBA et l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX). Selon lui, «l’objectif est de connecter le port avec un réseau de ports secs et de zones logistiques espagnoles allant jusqu’à la région de Saragosse, distante de 966 km d’Algésiras».

Le vrai faux argument de «concurrence déloyale»

Certains lobbies à Madrid se cachent derrière le risque d’accroître davantage la domination de Tanger Med en Méditerranée, à travers le système d’échange de quotas d’émission (SEQE) de carbone mis en place par l’Union européenne. Opérationnel depuis le 1er janvier 2024, ce mécanisme vise à taxer les volumes de gaz à effet de serre émis chaque année par les compagnies maritimes de l’UE. Or, les hubs extraeuropéens de Tanger Med et de Port-Saïd en Égypte sont également concernés puisqu’ils sont intégrés à ce système. Ainsi en a décidé la Commission européenne qui a inclus Tanger Med et Port-Saïd, deux centres de transbordement essentiels, dans le régime remanié de tarification du carbone pour les navires de l’Union européenne (UE).

Des parties espagnoles veulent faire croire le contraire. Lors d’un évènement organisé par Radio Valencia Cadena Ser, le vendredi 8 mars à Valence, Óscar Puente a mis en garde contre la forte concurrence des ports marocains qui, selon lui, affectera particulièrement les enclaves de Valence et d’Algésiras soumis à cette réglementation européenne. «Si nous ne nous développons pas et n’augmentons pas notre capacité, des ports tels que Nador et Tanger Med le feront, et nous perdrons ce potentiel économique», a-t-il déclaré, précisant que ces deux ports «ne sont pas soumis à la réglementation environnementale européenne par le biais du système d’échange de quotas d’émission (ETS)».

Taxe environnementale de l’UE: Tanger Med concerné

Déjà, au lendemain de l’entrée en vigueur de cette taxe environnementale, dans une déclaration au quotidien espagnol EuropaSur, Gerardo Landaluce soutenait que cette mesure entraînerait «une perte de compétitivité très importante» pour les ports européens, et pourrait encourager un «déplacement du trafic vers d’autres ports, mettant en péril l’emploi, l’activité portuaire et la gestion des chaînes logistiques dans l’Union européenne». À l’en croire, ce système place les ports européens dans «une position désavantageuse par rapport à des ports situés dans des pays tiers comme le Maroc», une allusion à peine voilée à l’endroit de Tanger Med. Mais, à l’évidence, rien n’est plus faux et Tanger Med sera soumis aux mêmes taxes et devra donc être plus compétitif pour pouvoir garder sa place.

C’est là tout l’enjeu. Le retour en force en vue du port d’Algésiras devrait néanmoins alerter sur une concurrence de plus en plus accrue. Le port Tanger Med, mais aussi et surtout l’État marocain, gagneraient à s’y préparer dès aujourd’hui.

Par Tarik Qattab et Elimane Sembène
Le 11/03/2024 à 12h42