Le lancement officiel de la stratégie nationale de Supply Chain Finance (SCF), porté conjointement par Bank Al-Maghrib, le ministère de l’Économie et des Finances et la Société Financière Internationale (SFI), formalise une intervention publique ciblée sur un point de fragilité identifié du tissu productif, celui du financement du cycle d’exploitation des entreprises, qui depuis quelques temps en fonction de différentes crises successives peine à trouver un stabilité, voire une performance qui s’inscrit dans la durée.
La note de synthèse publiée à cet effet précise que les TPME représentent 99,5% des entreprises et 70,6% des emplois formels, mais ne contribuent qu’à 36,3% du PIB et 20,1% des exportations. Cet écart traduit un désalignement entre poids économique et capacité de financement, largement lié aux difficultés d’accès au fonds de roulement et à l’allongement des délais de paiement.
Lors de l’événement ayant consacré ce lancement d’ouverture, Abderrahim Bouazza, Directeur général de Bank Al-Maghrib, rappelle que «le besoin en financement des transactions commerciales et la gestion de la trésorerie des entreprises restent des enjeux structurants pour le tissu productif national». La SCF est ainsi présentée comme un instrument permettant d’intervenir directement sur ce maillon critique.
La stratégie repose sur une logique fonctionnelle, celle de relier les flux physiques et financiers au sein des chaînes de valeur. La présentation officielle indique que la SCF regroupe un ensemble de solutions couvrant l’ensemble du cycle commercial, avant, pendant et après l’expédition des marchandises.
Ces instruments incluent notamment l’affacturage, l’affacturage inversé, le financement des stocks ou encore le financement des bons de commande, organisés autour de deux grands mécanismes que sont la cession de créances et les financements adossés aux actifs commerciaux.
Ce positionnement traduit un changement de logique dont le financement ne repose plus uniquement sur la solidité individuelle de l’entreprise, mais sur la qualité des relations commerciales au sein de la chaîne de valeur. La note de synthèse publiée souligne ainsi que la SCF permet «d’optimiser la gestion du fonds de roulement et des liquidités», tout en réduisant les risques transactionnels.
Un potentiel identifié mais encore peu mobilisé
Le diagnostic établi en amont met en évidence un écart significatif entre le potentiel théorique du marché et son utilisation effective. Une étude citée dans la note de synthèse évalue ce potentiel à plus de 80 milliards de dirhams, alors que les volumes mobilisés ne représentaient qu’une fraction de ce niveau .
Riadh Naouar, responsable des services de conseil pour le Groupe des institutions financières de l’IFC, souligne dans son allocution que «les TPME […] voient leur contribution limitée […] en raison notamment d’un accès restreint au financement du fonds de roulement et de délais de paiement trop longs».
Ce décalage s’explique également par la concentration de l’offre sur un nombre limité d’instruments. La SCF reste principalement dominée par l’affacturage, tandis que d’autres solutions, telles que le financement des stocks ou des distributeurs, demeurent peu développées.
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Cependant, le déploiement de la SCF se heurte à plusieurs limites structurelles relevées dans le diagnostic. La note de synthèse mentionne des incertitudes juridiques, comptables et fiscales qui complexifient l’utilisation de ces instruments et réduisent leur attractivité. Dans la même dynamique, l’accès aux mécanismes de partage du risque apparaît également limité, en particulier pour les PME. L’absence d’outils de garantie suffisamment étendus réduit la capacité des institutions financières à élargir leur offre, ce qui freine la diffusion de ces solutions.
Par ailleurs, la digitalisation des entreprises et l’usage de plateformes technologiques dédiées restent encore à un stade initial. Or, la SCF repose précisément sur des infrastructures numériques permettant de traiter des volumes importants de transactions et de sécuriser les échanges.
Pour corriger ces déséquilibres, la stratégie nationale s’appuie sur une structuration en trois piliers.
Le premier vise la mise à l’échelle des solutions existantes, notamment l’affacturage et l’affacturage inversé, dans un cadre réglementaire constant. Le deuxième introduit une diversification progressive des instruments, en intégrant des financements adossés aux stocks, aux bons de commande ou aux distributeurs. Le troisième élargit le périmètre aux transactions internationales et à la finance participative.
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La présentation stratégique souligne que cette approche est progressive, combinant court, moyen et long terme afin de garantir une montée en charge maîtrisée.
En outre cinq leviers transversaux accompagnent ces piliers dont le renforcement des capacités, l’amélioration du cadre réglementaire, les mécanismes de partage du risque, le développement d’infrastructures technologiques et la mobilisation des donneurs d’ordre publics.
Quel rôle pour les grandes entreprises et du secteur public?
L’efficacité du dispositif repose sur l’implication des donneurs d’ordre, en particulier les grandes entreprises et les entités publiques. La stratégie prévoit le lancement de programmes pilotes, notamment à travers des dispositifs d’affacturage inversé, afin de soutenir les écosystèmes de fournisseurs.
Abderrahim Bouazza souligne que la SCF permet «de réduire les délais de paiement et d’optimiser la gestion de la trésorerie», tout en renforçant la confiance entre les acteurs économiques. Ce mécanisme repositionne les grandes entreprises comme vecteurs indirects de financement pour leurs partenaires.
La note de synthèse précise que les donneurs d’ordre publics pourront mobiliser une base élargie de fournisseurs PME et faciliter leur accès au financement, notamment à travers l’exploitation des plateformes de marchés publics.
Ainsi, par ce mécanisme, le déploiement de la SCF repose sur la mise en place de plateformes technologiques interopérables. La présentation identifie plusieurs scénarios, allant de plateformes privées portées par des institutions financières à une plateforme nationale pilotée par le secteur public.
Ces infrastructures doivent permettre d’automatiser les flux d’information, de renforcer la traçabilité des transactions et de limiter les risques de fraude. Elles constituent un élément déterminant pour assurer l’échelle et l’efficacité du dispositif.
Riadh Naouar insiste sur ce point en soulignant que la SCF «optimise la gestion des flux financiers tout au long des chaînes de valeur» et permet une mobilisation plus rapide des liquidités.
La phase de mise en œuvre repose sur une gouvernance à trois niveaux. Un comité de pilotage coprésidé par Bank Al-Maghrib et le ministère de l’Économie assure l’orientation stratégique, tandis qu’une cellule de gestion coordonne les actions opérationnelles et que des groupes de travail thématiques prennent en charge les chantiers techniques.
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Un cadre de suivi est également prévu pour mesurer l’adoption des solutions et leur impact économique, notamment en termes de nombre d’entreprises financées et de diversification des instruments. La stratégie s’inscrit dans une logique de déploiement progressif, avec une feuille de route couvrant plusieurs années et articulée autour de jalons opérationnels précis.
Le lancement de la stratégie SCF ne se limite pas à l’introduction de nouveaux produits financiers. Il traduit une réorganisation du financement de l’économie autour des chaînes de valeur, avec un déplacement du risque et de la liquidité vers des mécanismes intégrés.
Abderrahim Bouazza évoque à ce titre «une nouvelle brique à l’infrastructure des transactions économiques», destinée à renforcer la compétitivité du tissu productif, en particulier pour les TPME .
Dans le même prolongement, Riadh Naouar considère que la stratégie constitue «le point de départ d’une transformation structurelle» susceptible de renforcer la résilience des entreprises et la compétitivité de l’économie marocaine .




