Premières livraisons de gaz au Maroc via le GME en flux inversé: quels fournisseurs et à quel prix?

Abderrahim El Hafidi, directeur général de l'ONEE, Leila Benali, ministre de la Transition énergétique, et Amina Benkhadra, directrice générale de l'ONHYM. . Le360 (photomontage)

Si les responsables marocains et espagnols s’accordent à dire que le gaz qui sera injecté au GME en flux inversé via le Gazoduc Maghreb-Europe (GME) sera tout, sauf algérien, le suspense reste entier sur le coût et le profil du (des) fournisseur(s) qui va (vont) désormais assurer l’approvisionnement du marché marocain...

Le 03/05/2022 à 14h26

Fin avril dernier, le régime algérien a menacé de rompre son contrat avec l'Espagne après que Madrid et Rabat ont décidé d'inverser le flux du gazoduc Maghreb-Europe (GME), à l’arrêt depuis fin octobre 2021.

Poursuivant sa position hostile à l'égard du Maroc, l'Algérie s'inquiète du fait qu'au cours du processus d’inversion des flux du GME, le gaz algérien puisse être mélangé avec du gaz destiné au Maroc. Madrid n’a d’ailleurs pas tardé à réagir, en rappelant avoir accepté d'autoriser Rabat à utiliser ses installations de regazéification pour traiter uniquement les achats de gaz naturel liquéfié (GNL) du Maroc sur le marché international.

«Les perspectives de rupture des engagements énergétiques de l’Algérie envers l'Espagne, un partenaire européen clé, restent faibles», souligne Intissar Fakir, directrice de programme sur l'Afrique du Nord et le Sahel, relevant du think tank Middle East Institute.

«Sonatrach, la compagnie énergétique nationale du pays, n'est pas disposée à rompre des contrats internationaux et à compromettre sa relation avec un client clé pour plusieurs raisons. Alors que l'Algérie a stipulé que son accord actuel exclut le transfert du gaz algérien au Maroc - et Madrid a rassuré Alger qu'aucun transfert de ce type n'aura lieu - il sera difficile, voire impossible, pour Alger de vérifier la provenance exacte de l'approvisionnement», estime Intissar Fakir dans cet article intitulé «L'approche intransigeante de l'Algérie vis-à-vis du Maroc pourrait avoir un impact sur les relations énergétiques avec l'Espagne».

La directrice du programme sur l'Afrique du Nord et le Sahel (le patron du groupe OCP, Mostafa Terrab, est membre du conseil consultatif de ce programme) indique que parmi les options envisagées par le gouvernement marocain figurait la location d'une installation de regazéification pour traiter le GNL. «A cette fin, les responsables marocains ont effectué une visite au géant de l'exportation de gaz, le Qatar, en février, pour sécuriser les volumes de GNL. Les relations du Maroc avec le Qatar sont restées solides, en particulier lors du blocus du pays dans le Golfe en 2017, chose que Doha ne risque pas d'oublier», rappelle le think tank, dont les bureaux sont à Washington.

«Compte tenu du coût de la location d'une installation de regazéification, le Maroc s'est plutôt tourné vers l'Espagne pour faciliter le traitement du GNL qui sera ensuite acheminé via le GME. Des plans de refonte du pipeline pour inverser le flux sont en cours depuis des mois et l'Espagne a donné une réponse favorable à la demande du Maroc tant que le gouvernement marocain est en mesure de sécuriser ses propres approvisionnements sur le marché spot international», ajoute le think tank.

Etats-Unis, Nigéria, Qatar... L’embarras du choixLors d’une conférence de presse, le vendredi 15 avril dernier, la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, a affirmé que l’arrivée des premières livraisons destinées à alimenter les deux centrales électriques de Tahaddart et Aïn Beni Mathar était «une question de quelques jours», se félicitant du fait que les «équipes marocains ont pu développer une capacité de négociation remarquable face à des traders chevronnés», même si le Maroc fait à peine «son entrée sur le marché international du GNL».

Leila Benali, qui ne semble pas apprécier le volume commandé par la partie marocaine (ONEE et Onhym), qu’elle a jugé moins conséquent que ce qu’elle aurait souhaité, s’est néanmoins félicitée de l’engouement suscitée par la sortie du Maroc sur le marché international du GNL. «Nous avons reçu des dizaines de réponses. Il s’agit de contrats à moyen terme», a assuré la ministre, sans s’attarder sur les détails de ces contrats (prix, quantité, pays fournisseur).

«Je ne fais pas partie de la commission ad hoc chargée du dossier de gaz», a lancé la ministre, ajoutant que l’annonce de la date des premières livraisons était attendue dans les jours à venir.

Plus de deux semaines après cette sortie remarquée de la ministre, les centrales de Tahaddart et de Ain Beni Mathar sont toujours à l’arrêt, et rien ne filtre encore sur les paramètres du nouveau deal énergétique entre le Maroc et l’Espagne.

A en croire le site d’information londonien Raialyoum, les méthaniers affrétés par le Maroc devraient arriver via l’Atlantique depuis les Etats-Unis ou le Nigeria (sans exclure le Qatar), avant de décharger les cargaisons au port de Huelva, en Andalousie, et d’entamer le processus de pompage vers le centre du GME, quant à lui situé à Cordoue.

Au lieu de se contenter d’un seul fournisseur, poursuit le think tank, le Maroc aurait fait le choix de diversifier ses sources d’approvisionnement, en raison de la difficulté d'obtenir du gaz sur le marché international (rareté et prix élevé) en lien avec le conflit armé entre la Russie et l’Ukraine.

«L'importation de gaz pourrait coûter au Maroc sept fois plus que le prix qu'il recevait de l'Algérie via le GME. Le Maroc n'a pas besoin de grandes quantités de gaz, ce qui lui facilite l'obtention des quantités qu'il recherche sur le marché international», relativise toutefois Raialyoum.

Par Wadie El Mouden
Le 03/05/2022 à 14h26