Pluviométrie: un rééquilibrage attendu des systèmes agro-pastoraux

Les précipitations redonnent espoir au monde agro-pastoral.

Après plus de six campagnes marquées par un déficit hydrique sévère, les précipitations abondantes enregistrées durant plus de trois mois dans la majorité des grandes zones agricoles du Royaume redessinent provisoirement l’équation fourragère nationale. Pour Mohamed Taher Sraïri, spécialiste des systèmes de polyculture-élevage et professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, l’impact est déjà tangible sur les systèmes agro-pastoraux. Décryptage.

Le 14/02/2026 à 14h01

Face aux pluies abondantes qui ont arrosé le Royaume ces dernières semaines, Mohamed Taher Sraïri, spécialiste des systèmes de polyculture-élevage reste optimiste. Il soutient que «les céréales, qu’il s’agisse des blés tendre et dur, les fourrages cultivés comme l’avoine, l’orge, le bersim ou la luzerne, ainsi que le couvert végétal spontané des parcours naturels, bénéficient directement de ces pluies bien réparties». Dans les zones strictement pluviales comme dans celles disposant d’un appoint d’irrigation, la biomasse disponible progresse nettement par rapport aux années précédentes.

Cette amélioration, souligne-t-il, se traduit mécaniquement par un fourrage supérieur et redonne toute sa centralité à l’élevage dans un pays dont la tradition agro-pastorale demeure structurante.

La valorisation de l’eau pluviale par le bétail redevient un levier économique majeur. «Au Maroc, gouverner c’est pleuvoir», rappelle-t-il, soulignant que la phrase prend ici une dimension agronomique très concrète: «la pluie n’est pas seulement un phénomène climatique, elle est un déterminant direct des revenus ruraux et de l’équilibre des exploitations.»

Dans les élevages laitiers, les effets de cette embellie pluviométrique se manifestent déjà, soutient l’agronome qui précise que de nombreux éleveurs ont commencé à faucher des ressources fourragères dans des parcelles cultivées ou même sur des terres laissées en jachère. Là où la configuration foncière le permet, le pâturage direct sur parcours naturels ou en lisière forestière complète l’alimentation.

Pour les exploitations, la conséquence est double, selon le professeur Sraïri. D’une part, le coût alimentaire diminue, la ration reposant davantage sur des ressources locales peu onéreuses. D’autre part, l’équilibre nutritionnel des vaches s’améliore, réduisant les risques de carences métaboliques. Toutefois, il précise que «sur le plan zootechnique, cela se traduit par une hausse du taux butyreux et du taux protéique du lait, ainsi que par une progression des volumes produits.» Cette amélioration de la qualité et du rendement contribue directement aux revenus des éleveurs. Toutefois, elle demeure dépendante de la capacité à gérer l’humidité accrue dans les bâtiments d’élevage, car les conditions pluvieuses peuvent compliquer le nettoyage des étables et peser sur la qualité hygiénique du lait.

Au-delà de l’effet immédiat des pluies, la question structurante est celle de la productivité de l’eau dans les systèmes à double finalité lait-viande. Pour Mohamed Taher Sraïri, l’analyse doit embrasser l’ensemble de la chaîne de production, depuis les volumes d’eau mobilisés — pluies, irrigation, eau dite «virtuelle» incorporée dans les aliments importés — jusqu’aux kilogrammes de matière sèche produits, puis aux litres de lait et kilogrammes de viande obtenus.

Cette approche systémique demeure peu documentée à l’échelle internationale. Les pays tempérés et fortement arrosés ont historiquement accordé une attention limitée à cet indicateur. Les rares travaux approfondis proviennent de pays arides comme l’Australie, directement confrontés aux contraintes climatiques. Ainsi, il précise que dans cette variabilité accrue des précipitations, la productivité de l’eau devient un critère stratégique supérieur au simple volume produit, car selon l’agronome, elle conditionne la résilience des exploitations et la soutenabilité des filières. Il appelle les pouvoirs publics à intégrer cette dimension dans les stratégies d’élevage, désormais incontournable.

Autonomie fourragère et dépendance aux importations

L’amélioration conjoncturelle des ressources locales relance également le débat sur l’autonomie fourragère. La rentabilité des élevages de ruminants dépend largement de la part d’énergie produite sur l’exploitation par rapport aux intrants achetés.

Or, sous l’effet du changement climatique et de la baisse des précipitations, de nombreuses exploitations ont augmenté leur recours aux aliments concentrés importés. Cette dépendance comporte des risques économiques et sanitaires. Les crises successives — boycott du lait en 2018, pandémie de la Covid-19, flambée inflationniste mondiale entre 2021 et 2023, succession d’années de sécheresse — ont fragilisé les grands élevages intensifs, rappelle-t-il.

«Le Royaume a ainsi perdu son autosuffisance en lait cru, avec plus de 40 000 tonnes de poudre de lait importées en 2025, et a vu s’accroître sa dépendance en viande rouge.» Pour le professeur de l’IAV Hassan II, ces évolutions illustrent les limites d’un modèle trop intensif et trop dépendant des marchés extérieurs.

Les pluies actuelles offrent une opportunité de rééquilibrage vers des systèmes plus autonomes, à condition que l’élan soit consolidé par des choix stratégiques durables.

Dans les oasis, l’intégration entre cultures et élevage constitue historiquement une condition de survie. Ces espaces caractérisés par une rareté extrême de l’eau reposent sur une optimisation fine des ressources hydriques et foncières.

Les exploitations oasiennes mobilisent d’importants volumes de travail pour maximiser les interactions entre cultures et bétail. Les dattes et le lait, offerts traditionnellement aux visiteurs, symbolisent cette complémentarité. Selon les recherches de Mohamed Taher Sraïri, ces deux produits figurent parmi les plus exigeants en eau et en travail dans ces territoires.Il ajoute que l’association des fibres et sucres des dattes avec les protéines et matières grasses du lait traduit également une cohérence nutritionnelle. Toutefois, il précise que ces systèmes sont aujourd’hui fortement exposés aux effets du changement climatique. Leur résilience suppose un appui renforcé et une reconnaissance de leur rôle dans l’équilibre territorial et l’emploi rural.

Pastoralisme: réhabilitation nécessaire

Les systèmes pastoraux ont reculé au cours des dernières décennies, supplantés par les viandes blanches et le bovin intensif des zones irriguées. Leur contribution à l’approvisionnement en lait et en viande a diminué, alors même qu’ils rendent des services écosystémiques essentiels : fertilisation des sols par le fumier, valorisation des coproduits agricoles, entretien des parcours d’altitude.

Pour Mohamed Taher Sraïri, il est temps de reconsidérer la place de ces systèmes et de renforcer les aides qui leur sont allouées. Les directives royales récentes visant la reconstitution du cheptel marquent un signal fort en ce sens. L’élevage, estime-t-il, a été sous-évalué dans les stratégies agricoles passées, au détriment des équilibres territoriaux et de la lutte contre l’exode rural. À moyen terme, la durabilité du secteur laitier dépend d’une hiérarchisation claire des priorités. Pour le professeur de l’IAV Hassan II, «la gestion durable de l’eau constitue l’axe central». «Il s’agit de valoriser prioritairement la pluie et les fourrages associés, notamment dans les petites exploitations — moins de cinq vaches sur moins de trois hectares — qui restent les principaux fournisseurs de lait cru.»

L’optimisation alimentaire vient en second rang. «Des rations équilibrées, adaptées au potentiel génétique des animaux», argumente Mohamed Taher Sraïri, soutenant par ailleurs qu’ils permettent d’atteindre des rendements conformes sans surconsommation d’intrants. Les travaux de recherche menés dans ce domaine démontrent l’efficacité de cette approche.

L’amélioration génétique représente un chantier de long terme. La question demeure ouverte: faut-il continuer à privilégier l’importation de races spécialisées ou envisager la sélection d’une vache nationale mieux adaptée aux conditions locales? Le débat mérite d’être engagé au sein de l’interprofession, à la lumière des avancées scientifiques et des contraintes climatiques.

Un dernier défi, souvent sous-estimé, concerne la main-d’œuvre. L’élevage laitier requiert une présence quotidienne et des compétences spécifiques. Le renouvellement des générations et la revalorisation des métiers apparaissent déterminants pour la pérennité du secteur.

Un sursis qui ne doit pas masquer l’urgence structurelle

Le retour ponctuel des précipitations ne saurait, selon Mohamed Taher Sraïri, retarder les investissements dans des systèmes plus sobres et plus intégrés. La contrainte hydrique s’impose désormais sous deux formes, déficit et excès. Elle exige des solutions différenciées selon les territoires, plutôt que des orientations uniformes. Pour l’agronome, la réflexion doit porter sur les modèles de production et même de consommation hérités du passé. Dans un environnement en mutation rapide, la résilience du secteur laitier et agro-pastoral marocain dépendra de sa capacité à conjuguer valorisation optimale de l’eau, autonomie fourragère, intégration cultures-élevage et adaptation génétique.

Les pluies récentes offrent un répit. Elles ne constituent pas, à elles seules, un changement de paradigme. Le véritable enjeu réside dans la transformation structurelle des systèmes pour faire de chaque millimètre d’eau tombé une valeur économique durable.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 14/02/2026 à 14h01