Depuis le 1er mai 2026, la Chine a supprimé les droits de douane sur les produits en provenance de 53 pays africains, dont le Maroc. Cette mesure, loin d’être un simple geste commercial, s’inscrit dans une stratégie géoéconomique plus large de Pékin visant à consolider son leadership dans le Sud global.
«Pour le Maroc, troisième partenaire commercial africain de la Chine, avec plus de 10 milliards de dollars d’échanges, cette réforme ouvre des perspectives majeures, à condition de transformer l’essai», souligne le quotidien L’Economiste dans son édition du vendredi 15 mai. La réussite dépendra de la capacité à monter en gamme, à négocier les règles d’accès, à s’appuyer sur l’intégration africaine et à diversifier les canaux de paiement.
Le Royaume dispose d’atouts industriels concrets pour bénéficier de cette exemption tarifaire. «Le secteur automobile, premier exportateur africain avec 14,1 milliards de dollars d’exportations en 2024 et une capacité installée d’un million de véhicules, peut viser le marché chinois pour des composants ou des véhicules à valeur ajoutée», note L’Economiste. De même, l’aéronautique, qui place le Maroc au 5ᵉ rang mondial des destinations attractives pour l’IDE dans ce domaine, trouve dans cette mesure un levier pour consolider ses chaînes d’approvisionnement avec des partenaires chinois. L’agro-industrie représente également un axe de développement: produits transformés (huile d’olive conditionnée, conserves, fruits à haute valeur ajoutée…), textiles et artisanat pourraient trouver un écho favorable auprès des consommateurs chinois, déjà sensibles à des produits comme le beurre de karité ou le café éthiopien.
«L’accès en franchise douanière à près de 97% des lignes tarifaires chinoises offre au Maroc une visibilité inédite sur un marché de 1,4 milliard de consommateurs», précise L’Economiste. Cette mesure, couplée à la facilitation procédurale via le «canal vert» et à la perspective d’un accord économique structurant annoncé à Addis-Abeba, pourrait stimuler les exportations marocaines au-delà des matières premières. Par ailleurs, l’utilisation croissante du système de paiement chinois CIPS, qui a traité 24.400 milliards de dollars en 2024, offre une opportunité de règlements directs en yuan, réduisant l’exposition au dollar et les coûts de conversion.
Le stock d’IDE au Maroc, qui a atteint 61,5 milliards de dollars en 2024, avec des perspectives de croissance annuelle supérieures à 20% sur la période 2025-2028, pourrait être renforcé par l’arrivée de nouvelles entreprises chinoises dans les énergies renouvelables, les technologies avancées ou la logistique, déjà présentes à hauteur d’une centaine de sociétés. Des ambitions portées notamment par les grands chantiers liés à la Coupe du monde de football 2030. Comme l’a rappelé l’ambassadeur du Maroc en Chine, Abdelkader El Ansari, lors d’une rencontre tenue à Pékin dans le cadre du Festival maroco-chinois de la culture et des sports: «le Maroc dispose des atouts industriels et diplomatiques pour transformer l’ouverture tarifaire chinoise en levier de croissance durable».
Cependant, l’opportunité comporte des risques. Les barrières non tarifaires (normes SPS, certifications GACC, exigences logistiques…) constituent le «plafond de verre» des exportations africaines à forte valeur ajoutée. Le Maroc devra négocier activement les règles d’origine pour éviter que le tarif zéro ne devienne un « aspirateur à réexportations ». Par ailleurs, la Chine est l’un des pays les plus actifs dans l’usage d’enquêtes antidumping: le Royaume devra renforcer ses capacités nationales et continentales de défense commerciale afin de protéger ses filières naissantes. Enfin, la mesure étant unilatérale, elle peut, par construction, être retirée sans concertation.
Une stratégie marocaine gagnante passera donc par l’intégration continentale via ZLECAf, seule à même de construire les volumes et le rapport de force nécessaires face à la deuxième économie mondiale.




