Jusqu’à 18 dirhams le kilo: les raisons de la flambée du prix de la tomate

Des cageots de tomates dans une aire du marché de gros de Casablanca.

Pourquoi la tomate frôle-t-elle les 18 dirhams le kilo chez le détaillant? Dans le Souss-Massa, d’où viennent 75% des tomates d’hiver, les rendements sont passés de 180-200 tonnes à 90-100 tonnes l’hectare, indique Amine Amanatoullah, producteur et exportateur de légumes primeurs. Virus, carburant plus cher et intermédiaires en cascade font le reste. Les détails.

Le 02/11/2026 à 13h21

Sur les réseaux sociaux, les commentaires d’internautes s’enchaînent. Beaucoup constatent que le prix de la tomate ronde grimpe et s’étonnent de voir le kilo atteindre 18 dirhams chez certains détaillants.

Les relevés de gros affichent des niveaux nettement plus bas. Au marché de gros de Rabat, la tomate s’échange à 13 dirhams le kilo. À Casablanca, le dernier bulletin hebdomadaire des prix indique 9 dirhams le kilo en gros.

Une région qui pèse 75% de l’offre hivernale

Reste à comprendre d’où viennent les tomates... Et surtout pourquoi leur volume baisse. Contacté par Le360, Amine Amanatoullah, producteur et exportateur de légumes primeurs dans la région du Souss-Massa, rappelle d’abord que la campagne d’hiver s’étend de novembre à fin mai. Sur cette période, la région domine l’approvisionnement du marché. «Environ 75% des tomates qui arrivent sur les marchés en hiver viennent de la région d’Agadir», souligne-t-il. Une baisse de production dans cette zone se répercute donc sur tout le pays.

«Nous avons eu beaucoup d’épisodes de chaleur en août. Cette hausse des températures a perturbé les cultures», explique notre interlocuteur. Ceci a retardé la production, et pas seulement celle de la tomate, puisqu’Amine Amanatoullah précise que le constat vaut pour l’ensemble des légumes.

Du côté des semences, le bât blesse également. Pour la tomate ronde, les variétés en circulation depuis 2 à 3 ans ne résistent pas aux maladies, selon notre interlocuteur. Dans le même temps, des virus se sont installés dans la zone. Les exploitants ont donc «besoin d’une semence capable de tenir face à ces parasites tout en garantissant un bon rendement».

Certains agriculteurs ont tiré les conséquences de cette situation. «Quand ils se sont rendus compte que cette variété n’existe pas, ils ont abandonné la tomate ronde et se sont tournés vers d’autres produits», indique Amine Amanatoullah. D’autres sont allés plus loin. Ils ont arraché des plants en cours de culture, puis opté pour une autre production... Ou replanté de la tomate.

Des rendements divisés par deux

La conséquence se mesure à l’hectare. Les deux ou trois dernières campagnes ont été marquées par une baisse de rendement. «D’habitude, nous récoltons entre 180 et 200 tonnes à l’hectare. Aujourd’hui, nous ne dépassons pas 90 à 100 tonnes. L’écart est considérable», souligne le producteur.

La production par hectare a ainsi été réduite de moitié environ. Pour l’exploitant, le coût de revient grimpe mécaniquement, puisque les charges restent engagées pour une récolte qui diminue. À ce recul des rendements s’ajoute une envolée des intrants. Amine Amanatoullah évoque d’abord les engrais. «Nous importions beaucoup de produits d’Arabie saoudite pour le NPK (ndlr : fertilisant composé de trois nutriments essentiels pour la croissance des plantes: l’azote (N) pour le développement du feuillage, le phosphore (P) pour l’enracinement et la floraison, et le potassium (K) pour la vigueur générale et la résistance aux maladies), qui sert à la nutrition des plantes. Ces produits, associés à ceux de l’OCP, nous permettaient d’obtenir des récoltes à un prix abordable», détaille-t-il.

Cet équilibre a été rompu. Le producteur cite la situation dans les pays du Golfe et, surtout, la fermeture du détroit d’Ormuz. Les assurances pour le passage des navires ont augmenté. Les bateaux chargés d’engrais mettent aussi plus de temps à arriver. «Ce délai a provoqué une pénurie de plusieurs produits sur le marché», explique-t-il. La demande a fait le reste. Les vendeurs de matières NPK ont relevé leurs tarifs. «Le coût de production a beaucoup augmenté, notamment à cause des engrais et de la matière active», résume Amine Amanatoullah.

Le gasoil pèse également sur les comptes. «La hausse du carburant a renchéri le transport. L’acheminement du produit final coûte plus cher qu’avant», poursuit-il. Le producteur donne un ordre de grandeur pour l’investissement. «Un agriculteur a besoin de 450.000 dirhams pour démarrer un hectare, alors que le coût de production de la tomate atteint 850.000 dirhams par hectare», avance-t-il. Pour lui, culture de la tomate cumule deux handicaps: la semence est inadaptée et le rendement reste faible.

Du champ à l’étal, quatre (ou cinq) intermédiaires... Voire plus!

À Inezgane, la tomate se vend entre 200 et 300 dirhams la caisse de 30 kilos. Pour une caisse à 250 dirhams, le kilo ressort en moyenne à 8,33 dirhams. C’est le prix de départ de la chaîne. Le prix monte ensuite à chaque étape. «Celui qui distribue ces tomates ajoute au minimum 2 dirhams par kilo. Il doit couvrir le transport, une taxe sur le marché et les pertes sur les produits invendus. Il paie aussi, par exemple, pour un magasin qu’il loue pour stocker», détaille Amine Amanatoullah.

Le transporteur qui livre vers d’autres villes ajoute à son tour de l’argent, «jusqu’à 3 dirhams le kilo». Un second distributeur intervient ensuite et compte encore environ 2 dirhams. Reste le détaillant. «Sa marge se situe entre 2 et 3 dirhams le kilo», indique le producteur. En additionnant ces étapes à un prix de départ de 8,33 dirhams, le kilo arrive chez le consommateur autour de 17 à 18 dirhams.

Mais c’est surtout le manque de produit de base qui entretient la hausse des prix. Selon Amine Amanatoullah, des restrictions s’appliquent désormais aux exportations vers l’Afrique. Les contrôles se sont aussi durcis pour les envois vers l’Europe. «L’objectif est de garder davantage de produits sur le marché local», précise-t-il.

Ces mesures ne suffisent pourtant pas. «Même avec cela, il y a un manque dans les exploitations agricoles. L’offre est en baisse», constate le producteur. Il insiste sur le fait que «la situation concerne tous les légumes, dont la production a été retardée par la chaleur».

Quelles perspectives pour les prochains jours?

La production de tomate dépend aussi du nombre de bouquets que porte chaque plant. «Quand il y a peu de bouquets, cela se voit tout de suite sur la production», explique Amine Amanatoullah. La chaleur d’août a freiné leur formation.

Tout dépendra donc du climat. «Si le temps devient plus serein et se stabilise, nous aurons une meilleure production. Un bon climat, ce sont plus de bouquets», assure le producteur. Il ajoute que cette baisse de production n’a rien d’une surprise. «Nous l’avions anticipée, parce que nous la voyions dans les vergers», confie-t-il.

Il garde malgré tout un ton mesuré. «L’agriculteur est toujours optimiste. Nous travaillons et nous faisons de notre mieux pour obtenir un meilleur résultat», conclut Amine Amanatoullah.

Par Hajar Kharroubi
Le 02/11/2026 à 13h21