IA et marché du travail au Maroc: les gagnants et les perdants, selon l’ONU

Une illustration représentant l'intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle est déjà une réalité pour de nombreux secteurs au Maroc, du transport à l’industrie en passant par l’agriculture. Si cette mutation promet des gains de productivité et de nouveaux emplois, elle alimente aussi les craintes sur l’avenir du travail. Un rapport onusien estime que l’IA menace certains métiers administratifs et de vente, mais pourrait favoriser l’emploi dans l’éducation, la santé, la tech et la logistique d’ici 2035.

Le 24/05/2026 à 12h46

L’intelligence artificielle n’est pas un scénario lointain au Maroc, elle est déjà présente dans des secteurs comme le transport intermodal, l’industrie, l’agriculture. Cette intégration de l’IA devra certes transformer l’économie en stimulant la croissance par des gains de productivité et l’innovation, mais elle ne manque pas d’alimenter des craintes quant à son incidence sur l’emploi.

Un rapport conjoint de l’Organisation internationale du Travail (OIT), relevant de l’ONU, et la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie occidentale (ESCWA), intitulé «Artificial Intelligence and Employment Futures for the Arab Region» (Intelligence artificielle et avenir de l’emploi dans la région arabe), analyse cet impact en établissant des projections pour 2035.

Selon le rapport, l’automatisation par l’IA réduit nettement l’emploi dans plusieurs familles de métiers. Il s’agit notamment, illustre-t-il, des emplois de bureau, de la vente au détail, des fonctions administratives routinières. Au Maroc, cela concerne directement les employés de saisie, les caissiers, les agents administratifs sans tâches décisionnelles.

Les métiers qui gagnent

Le rapport note aussi que les métiers les plus susceptibles d’être impactés par l’IA générative représentent environ un quart des professions au niveau mondial, précisant que les femmes, surreprésentées dans les postes administratifs et de bureau, sont plus exposées à l’automatisation que les hommes. De ce fait, l’écart de genre pourrait se creuser si des mesures de correction ne sont pas prises, insiste-t-il.

En revanche, les projections du rapport font état d’une expansion nette de l’emploi dans plusieurs secteurs. Il s’agit en premier lieu de l’éducation avec la création de nouveaux postes d’enseignants. Viennent ensuite les métiers de la santé, du management et les activités à forte intensité technologique. Pour le cas du Maroc, cela signifie que les compétences en mathématiques, en informatique et en ingénierie seront plus demandées.

De même, le rapport relève que le transport et la logistique enregistrent des gains d’emploi, grâce aux investissements dans les infrastructures numériques et la modernisation urbaine. Le Maroc pourra tirer profit de cette donne grâce à ses zones industrielles et portuaires.

L’analyse de l’impact de l’IA par différents groupes démographiques montre, quant à elle, que les jeunes de 15 à 24 ans sont les mieux placés pour profiter de l’IA. Ces jeunes, expliquent les auteurs du rapport, ont, en fait, une familiarité numérique plus élevée et une meilleure adaptabilité. Ils s’adapteront naturellement aux nouveaux métiers numériques et aux niches entrepreneuriales créées par l’IA.

Toutefois, notent-ils, aujourd’hui, un jeune sur trois dans la région n’est ni en emploi, ni en étude, ni en formation, catégorie appelée NEET. Au Maroc, la situation des jeunes NEET demeure un défi structurel, selon le HCP qui note qu’environ un jeune sur trois âgé de 15 à 29 ans est concerné, avec des taux particulièrement élevés chez les jeunes femmes. Si ce retard n’est pas rattrapé, les jeunes Marocains risquent de rater le coche, selon le rapport onusien.

Les 55 ans et plus: les plus menacés

À l’inverse, les travailleurs de 55 ans et plus sont les plus exposés à l’exclusion à cause de l’IA et ce, pour deux raisons, note le rapport. Il s’agit d’un accès limité à la reconversion et d’un horizon temporel court avant la retraite qui décourage les investissements en formation.

Pour le Maroc, où l’emploi informel est massif (autour de 76% de l’emploi total au Maroc, selon le HCP) et l’assurance chômage est faible, cette fragilité est amplifiée. De ce fait, les seniors non qualifiés risquent de se retrouver sans filet.

Le rapport rappelle que les TPME représentent 80 à 90% des entreprises dans la région, et plus de la moitié de l’emploi formel. Au Maroc, le poids des TPME dans le tissu entrepreneurial est de 94%, selon l’Observatoire marocain de la TPME. Le rapport onusien estime que l’IA peut apporter un grand appui aux TPME, notamment dans le domaine des outils de comptabilité prédictive, marketing automatisé, gestion des stocks, à condition, toutefois, d’opérer nécessairement leur mise à niveau en matière de numérique et d’infrastructure.

Sans ce rattrapage, prévient le rapport, l’IA risque de creuser l’écart entre la minorité des TPME qui est prête et la majorité qui reste informelle ou sous-équipée. Au Maroc, sans le soutien public, ces entreprises risquent d’être évincées par des concurrents plus grands et plus outillés.

Actions prioritaires pour inverser la tendance

Pour réduire les menaces que l’IA fait peser sur l’emploi et les transformer en opportunités, le rapport émet une série de recommandations concrètes, dont notamment cinq.

La première est de créer un fonds national pour les travailleurs déplacés par l’IA, en prévoyant deux types de soutien. Il s’agit d’une aide financière temporaire pour stabiliser les ménages et d’une reconversion certifiante dans des institutions agréées.

La deuxième recommandation est de mettre en place des observatoires spécialisés pour surveiller, tous les six mois, les métiers touchés par l’intégration de l’IA. Le rapport insiste sur le fait que ces observatoires ne doivent pas être des services statistiques classiques, mais des unités agiles capables d’alerter les pouvoirs publics avant que les pertes d’emploi ne prennent de l’ampleur.

La troisième action est d’adapter les programmes scolaires dans l’immédiat. Et pour cause. Le rapport constate un écart de 40 à 70% entre ce qu’enseignent les universités dans les pays arabes et ce que demandent les employeurs en compétences IA (machine learning, cloud, data engineering). Il recommande des cursus modulaires, actualisables sans réforme lourde et des unités dédiées dans les ministères pour accélérer les mises à jour.

La quatrième recommandation concerne des subventions publiques pour la formation IA dans les TPME. Le rapport cite des exemples réussis au Royaume-Uni (Fonds flexible d’up skilling IA) et en Suède. Au Maroc, les TPME pourraient bénéficier d’une prise en charge partielle des coûts de formation, avec un cofinancement État-entreprise.

La cinquième mesure à prendre est de protéger les travailleurs informels et des plateformes. Le rapport propose de recourir à l’IA elle-même pour un travail de formalisation, via notamment des plateformes qui génèrent un historique de transactions, ouvrant droit à des comptes bancaires et à des protections sociales.

Le but ultime de ces actions est d’éviter le piège qui consiste à laisser faire sans piloter, selon le rapport. En effet, souligne-t-il, sans action, l’IA va amplifier les inégalités existantes. Les gains de productivité iront aux plus grands, les pertes d’emploi frapperont les plus vulnérables. Mais avec des politiques ciblées, le Maroc peut inverser la tendance. La fenêtre est étroite, avertit le document. Les choix de 2026-2027 détermineront si l’IA devient un moteur d’emplois ou un accélérateur de précarité.

Par Lahcen Oudoud
Le 24/05/2026 à 12h46