Une interrogation se pose d’emblée tant elle touche l’ensemble des échanges: quelle assurance pour un environnement où les risques se diffusent, s’imbriquent et gagnent en intensité? Mohamed Hassan Bensalah, président de la Fédération marocaine de l’assurance (FMA), rappelle que «les risques évoluent, se transforment et se renouvellent sans cesse», évoquant à la fois la pandémie de Covid-19 et les cyberrisques .
Ce constat trouve un prolongement immédiat dans la conjoncture internationale. Les tensions géopolitiques récentes, notamment au Moyen-Orient, se traduisent par des effets économiques tangibles: hausse des prix de l’énergie, renchérissement des coûts logistiques et inflation des produits de base. Ce mécanisme de transmission inscrit désormais le risque assurantiel dans une lecture macroéconomique plus large.
Une conséquence se dessine progressivement. Certains risques échappent en partie aux schémas traditionnels de couverture en raison de leur caractère simultané et systémique. Dès lors, l’assurance ne se limite plus à une fonction d’indemnisation; elle s’inscrit dans une logique plus large de stabilisation.
Dans le prolongement de cette évolution, le rôle des assureurs se redéfinit sans rupture brutale mais avec une inflexion nette. L’activité ne se limite plus à la gestion des sinistres; elle intègre désormais des fonctions de prévention, de conseil et d’accompagnement. Mohamed Hassan Bensalah souligne ainsi que «les assureurs deviennent des acteurs de la résilience économique et sociale».
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Ce déplacement du métier prend une dimension particulière à l’échelle africaine. Une part importante de la population demeure en dehors du système assurantiel, ce qui ouvre des relais de développement significatifs. Les technologies mobiles apparaissent comme un vecteur d’accès, à condition que leur diffusion s’accompagne d’un renforcement de la confiance.
Une tension demeure toutefois perceptible. L’innovation et l’élargissement des services supposent des transformations profondes, alors même que le marché doit encore élargir sa base d’adhésion.
Une réforme du Code appelée à structurer la transition
Ce double mouvement — élargissement des risques et transformation du métier — trouve un point d’ancrage dans l’évolution du cadre réglementaire. Abderrahim Chaffai, président de l’ACAPS, indique que «l’amendement du Livre IV du Code des assurances entre désormais dans une phase très avancée», précisant que le texte a été déposé au Secrétariat général du gouvernement .
L’importance de cette réforme tient également à son décalage temporel avec les réalités actuelles. Le cadre en vigueur remonte à 2002, ce qui souligne l’ampleur de l’ajustement engagé. Son élaboration a reposé sur une concertation élargie incluant les acteurs du marché et les autorités publiques.
Une orientation se dégage clairement. Le nouveau dispositif vise à encourager l’innovation tout en répondant à des besoins émergents, traduisant une recherche d’équilibre entre ouverture et encadrement.
L’évolution réglementaire intervient dans un secteur qui affiche des fondamentaux solides. En 2025, le marché marocain de l’assurance a dépassé 67 milliards de dirhams, tandis que les prestations versées avoisinent 56 milliards de dirhams. Les placements des assureurs, quant à eux, dépassent 240 milliards de dirhams, confirmant leur rôle dans le financement de l’économie.
Ces indicateurs traduisent une progression réelle, mais ils révèlent également un potentiel encore partiellement exploité. La densité d’assurance s’améliore, alors que le taux de pénétration demeure limité.
Une lecture plus fine s’impose dès lors. La croissance reste en partie tirée par l’assurance-vie, ce qui pose la question de l’équilibre entre accumulation d’épargne et couverture des risques.
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Dans ce prolongement, l’élargissement de l’accès à l’assurance apparaît comme un axe structurant. Abderrahim Chaffai met en avant la mise en place d’un cadre dédié à la micro-assurance, ainsi que l’ouverture de la distribution aux établissements de paiement.
L’enjeu dépasse la seule extension du marché. Il s’agit d’adapter les produits à des usages spécifiques et de rapprocher l’assurance des pratiques quotidiennes.
Une limite est toutefois explicitement formulée. Le cadre réglementaire, à lui seul, ne garantit pas une adoption effective, ce qui renvoie à la nécessité d’innover en matière de produits et de distribution.
Diversification progressive des offres
Parallèlement à cet effort d’inclusion, le marché amorce une diversification de ses offres. L’assurance Takaful en constitue une illustration, avec des primes atteignant 140 millions de dirhams en 2025, en progression de près de 50%.
Une concentration demeure néanmoins observable, l’assurance décès représentant environ 75% du segment. Ce déséquilibre traduit un stade encore initial de développement. Ce constat renvoie à une dépendance plus large. L’expansion du Takaful reste étroitement liée à celle de la finance participative, ce qui conditionne son rythme de diffusion.
Au-delà de la diversification, une évolution notable concerne la prise en charge de risques complexes. Le régime des événements catastrophiques, instauré par la loi 110-14, garantit un droit minimal à indemnisation pour toute personne présente sur le territoire national.
Ce dispositif s’inscrit dans une logique de mutualisation élargie, mobilisant assurance, réassurance et partenariats public-privé. Des mécanismes paramétriques viennent compléter cet ensemble afin d’améliorer la rapidité d’indemnisation.
Une avancée se dessine ainsi dans la capacité du marché à absorber des chocs majeurs, même si leur calibration demeure déterminante pour leur efficacité.
Ainsi, dans le prolongement de ces évolutions, les modèles opérationnels évoluent de manière progressive. Le régulateur met en avant la refonte des dispositifs de distribution et le renforcement de la gouvernance des produits.
Le projet d’assurance multirisque habitation s’inscrit dans cette dynamique, avec pour objectif de couvrir un parc immobilier encore largement non assuré.
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Une transformation technologique accompagne ce mouvement. La digitalisation améliore la transparence, l’expérience client et les pratiques de supervision, tout en modifiant la relation entre assureur et assuré.
Une étape supplémentaire est franchie avec l’intégration de l’intelligence artificielle. L’ACAPS prévoit la mise en place d’un dispositif digital de contrôle permettant de superviser en continu les ventes en ligne et de détecter les pratiques non conformes.
Cette évolution traduit un ajustement du régulateur à la digitalisation du marché. L’innovation technologique s’accompagne d’un renforcement des mécanismes de contrôle.
Une extension logique apparaît avec le développement des couvertures liées aux risques cyber, qui constituent un nouveau champ pour les assureurs.
Un cadre prudentiel en adaptation
Dans le même mouvement, le cadre prudentiel évolue pour accompagner ces transformations. Le dispositif de solvabilité basé sur les risques, dont la publication est annoncée au Bulletin officiel, repose sur trois piliers: exigences quantitatives, qualitatives et de transparence .
Une telle évolution implique une transformation du pilotage financier des compagnies, avec un renforcement des pratiques de gestion des risques. L’ACAPS accompagne cette transition à travers le déploiement du dispositif ORSA.
Une conséquence se profile avec les acteurs qui devront renforcer leurs capacités analytiques et leur gouvernance.
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Dans ce prolongement, la question des compétences s’impose progressivement. Mohamed Hassan Bensalah souligne que les nouvelles générations recherchent du sens et des trajectoires professionnelles claires. Cette évolution oblige le secteur à adapter son attractivité, notamment en intégrant des profils liés à la technologie et à la data.
Un éclairage international vient compléter cette lecture. Le marché omanais, évoqué lors de l’événement, a enregistré une amélioration en 2025 après une année 2024 plus difficile, soutenue par une meilleure gestion des risques .
Les branches santé, vie et épargne y jouent un rôle moteur, tandis que la digitalisation améliore les services. Une convergence apparaît ainsi entre les trajectoires marocaine et internationale, autour de transformations similaires.




