Un Haut-Commissariat pour restaurer El Jadida: la proposition d’ANA-Maroc

La ville d'El Jadida.

Dans son rapport «El Jadida Doukkala: État des lieux 2026» publié en octobre 2026, l’Association Nouvel Air ANA-Maroc appelle à un sursaut institutionnel pour passer enfin des constats aux réalisations concrètes, et à la création d’un Haut-Commissariat à la restauration d’El Jadida.

Le 28/10/2026 à 15h40

Comment concilier la puissance économique, historique et patrimoniale d’un territoire avec la réalité quotidienne de ses habitants? C’est la question de fond posée par un rapport sur la ville d’El Jadida.

Ce document d’une cinquantaine de pages est porté à l’initiative de M’Hammed Sajidi, président de l’Association Nouvel Air-Maroc. Natif de Dar Lahmar à Ouled Ghanem, il est installé à Paris depuis plus de quarante ans et garde un ancrage viscéral avec sa ville d’enfance. Ce travail, engagé dès janvier 2025, repose sur des constats directs, des témoignages de citoyens, des contributions de membres actifs de l’association et une analyse documentaire approfondie croisant données publiques, presse nationale et rapports officiels.

Comme l’explique le président d’ANA-Maroc, «ce rapport est né du choc ressenti en constatant, au fil de mes retours, la dégradation d’El Jadida, ma ville d’enfance, alors que d’autres villes marocaines connaissent un développement remarquable. [...] Notre ambition est de provoquer une prise de conscience collective et, surtout, de transformer les constats en décisions et en réalisations concrètes».

Le document ne nie pas les investissements engagés mais pose une exigence de vérité. Un chantier lancé, une enveloppe budgétaire ou une convention signée ne valent pas amélioration de la vie quotidienne si les résultats concrets ne sont pas au rendez-vous.

Le rapport s’adresse aux responsables publics, c’est-à-dire au Gouvernement, au Parlement, aux autorités nationales, régionales et provinciales, aux élus des collectivités territoriales et aux administrations concernées. Il s’adresse aussi aux habitants, comme le précise M’Hammed Sajidi : «Il s’adresse tout autant aux habitants d’El Jadida et du Doukkala, à la société civile et aux Marocains résidant à l’étranger, dont l’attachement à leur territoire constitue une force essentielle.»

Une dégradation de plusieurs décennies

La dégradation d’El Jadida ne date pas d’hier. Elle s’est installée insidieusement au fil des décennies, des mandats électoraux et du défaut d’entretien. Le symbole le plus éloquent de cette érosion identitaire est l’évolution de Deauville Plage, où les cafés et les aménagements se sont succédés au détriment des anciennes cabines, remplacées peu à peu par une route littorale au mépris de la mémoire collective. Pour M’Hammed Sajidi: «Un lieu emblématique de la mémoire collective a ainsi perdu une partie de son identité.»

Sur la question des responsabilités, le président refuse de désigner un seul coupable : «Il ne s’agit pas de désigner un coupable unique, mais de mettre fin à une responsabilité collective qui se dilue et à une dégradation qui se poursuit. El Jadida a besoin d’une vision, de responsables identifiés et de résultats.»

La création d’un Haut-Commissariat, une réponse à la dispersion des intervenants ?

Face à la dispersion des intervenants et aux retards chroniques qui pénalisent les grands projets comme la nouvelle gare routière ou l’aménagement du boulevard Khalil Jabrane, ANA-Maroc formule une proposition audacieuse. Elle plaide pour un Haut-Commissariat à la restauration d’El Jadida et au développement du Doukkala. Selon le président, cette structure est la condition de la réussite : «Pour garantir sa réalisation, ANA-Maroc propose la création d’un Haut-Commissariat à la restauration d’El Jadida et au développement du Doukkala, doté de véritables moyens de décision, de financement et d’action.»

Ce modèle a déjà fait ses preuves. Cette autorité publique nationale s’inspirerait des agences de Marchica et de la vallée du Bouregreg. Elle serait dotée de compétences propres en matière de décision, d’autorisation, de financement et de maîtrise d’ouvrage.

La base financière est également identifiée. L’organisme s’appuierait notamment sur les programmes de mise à niveau du Grand El Jadida 2026-2029, évalués à environ 1,446 milliard de dirhams, dont plus d’un milliard dédié directement à la ville. Il fédérerait ainsi les moyens et garantirait l’aboutissement effectif des chantiers.

Les versions française et arabe du rapport ont déjà été officiellement adressées à la Cheffe du Gouvernement, aux gouverneurs des provinces d’El Jadida et de Sidi Bennour, au directeur de l’Agence urbaine ainsi qu’aux présidents des communes d’El Jadida, Moulay Abdellah et Haouzia. Sa transmission se poursuit auprès du Wali de Casablanca-Settat et des autres communes de la région que sont Azemmour, Ouled Ghanem et Oualidia. Le président insiste sur l’esprit de cette démarche :«Notre démarche ne consiste pas seulement à alerter, mais à demander aux institutions compétentes de prendre leurs responsabilités et d’engager des actions concrètes.»

Restaurer El Jadida : par où commencer

Que signifie concrètement restaurer El Jadida et par où commencer? Le président répond: «Restaurer El Jadida, c’est lui rendre son identité, son patrimoine, sa qualité de vie et sa dignité urbaine.»

Pour inverser la tendance, le rapport trace une feuille de route précise. La presqu’île historique et littorale passe en première ligne. La restauration doit commencer par ce cœur battant, avec la réhabilitation des derbs, des souks, des marchés et des façades. Elle doit aussi protéger la Cité portugaise inscrite à l’UNESCO en 2004.

L’identité architecturale et chromatique doit être préservée par l’adoption d’une charte paysagère privilégiant les nuances de jaune ocre chaud pour les murs et de gris clair pour les boiseries.

Le patrimoine maritime est à défendre. Le rapport demande de maintenir la vocation du port de pêche et rejette catégoriquement sa conversion en port de plaisance. Ce port a pesé pour plus de 6.500 tonnes de débarquements et près de 35 millions de dirhams au premier semestre 2024. Le rapport exige en outre la réouverture sécurisée de la jetée du Môle «Lmoun» et l’étude d’une marina dédiée vers Haouzia.

La mobilité et les espaces publics sont repensés grâce à la piétonnisation de la corniche et de l’avenue de Sète, à la création d’une grande place publique centrale au niveau de la place Mohammed V et à la refonte de la circulation.

Cette restauration ne s’arrêtera pas au centre historique. Selon le président: «Cette restauration devra ensuite s’étendre à l’ensemble des quartiers de la ville, avec une priorité donnée à la propreté, aux services publics et aux espaces verts.»

Transports, propreté et services de santé

La qualité de vie se mesure aussi à l’aune des services de proximité, souvent mis à rude épreuve par des dysfonctionnements répétés.

Les bus urbains souffrent d’une vétusté chronique et ont connu de lourdes interruptions à l’été 2026. Certains taxis ont des pratiques arbitraires. L’association exige donc des contrôles stricts et un service garanti. La propreté urbaine doit devenir une exigence quotidienne et transparente.

Les plages d’El Jadida et de Sidi Bouzid doivent impérativement préserver des espaces d’installation libre et gratuite pour les familles, loin de l’hégémonie excessive des loueurs de parasols.

Dans le domaine de la santé et de l’enseignement supérieur, le rapport demande la modernisation de l’Hôpital provincial Mohamed V. Il formalise aussi une attente majeure, la programmation d’un Centre Hospitalier Universitaire et d’une Faculté de médecine et de pharmacie rattachés à l’Université Chouaïb Doukkali.

Le volet social n’est pas oublié. Le rapport appelle à une action vigoureuse contre la pauvreté multidimensionnelle, qui touche 11,7 % de la population rurale à Sidi Bennour selon le HCP. Il demande aussi la structuration de l’offre de soins en santé mentale et condamne fermement les pratiques de déplacement ou de marginalisation des personnes vulnérables aux portes de la ville.

Doukkala et Jorf Lasfar: valoriser l’arrière-plan et exiger la transparence industrielle

Au-delà de son chef-lieu, la région regorge de pépites qui méritent un plan de valorisation touristique et patrimonial intégré. Il s’agit de la cité historique de Moulay Abdellah Amghar, de la Kasbah de Boulaouane, de la médina d’Azemmour et du cordon dunaire et boisé de la forêt de Haouzia. Cette forêt est un véritable bouclier écologique qui protège le littoral contre l’ensablement.

Reste le pôle industriel et phosphatier de Jorf Lasfar, qui s’étend sur 2 000 hectares et produit 15 millions de tonnes de solutions de nutrition des plantes par an. ANA-Maroc rappelle qu’une telle puissance impose une responsabilité environnementale et sanitaire irréprochable. L’association salue les initiatives durables comme le projet de gestion du phosphogypse soutenu par la SFI en 2026. Elle exige toutefois des données publiques transparentes sur l’air, l’eau, les sols de la zone maraîchère de l’Oulja et le milieu marin. Elle propose ainsi la création d’un Observatoire indépendant pour suivre l’impact environnemental, sanitaire et socio-économique du complexe. Cet impact socio-économique couvre l’emploi local, la formation et le respect des conditions des sous-traitants.

S’adressant à la fois aux pouvoirs publics, aux élus, à la société civile, aux habitants et aux Marocains résidant à l’étranger, ANA-Maroc rappelle que le renouveau d’El Jadida et des Doukkala relève d’une responsabilité partagée.

Par Qods Chabâa
Le 28/10/2026 à 15h40