Tanger racontée autrement, c’est l’ambition de «Tangier Tangerine», publié par Assouline, maison d’édition connue pour ses beaux livres consacrés aux grandes destinations internationales. Pour ce premier ouvrage dédié à la ville du détroit, Souleiman Berrada, écrivain et secrétaire de la Fondation pour la Photographie de Tanger, a puisé dans les archives, les collections privées et les souvenirs de plusieurs générations de Tangérois. De l’Histoire aux images plus contemporaines, le livre dessine le portrait d’une ville cosmopolite, sensuelle et en perpétuelle réinvention.
Le360: comment est née l’idée de «Tangier Tangerine» et d’où vient l’inspiration du titre?
Souleiman Berrada: l’idée est venue de mon éditeur, qui souhaitait raconter Tanger et m’a proposé de porter ce projet. La rencontre avec la maison Assouline s’est faite grâce à mon amie Laurence Benaïm, qui a joué les intermédiaires. Le courant est immédiatement passé. Quant au titre, il relève d’un choix éditorial. Musical, élégant et facile à retenir, «Tangerine» évoque tout à la fois une couleur, la mandarine, les nuances d’un coucher de soleil et, plus largement, un certain imaginaire du Maroc. Il s’inscrit aussi pleinement dans l’univers d’Assouline, dans la lignée de titres comme «Saint-Tropez Soleil», «Ibiza Bohemia» ou «Dolce Vita».
C’est la première fois qu’Assouline consacre un ouvrage à Tanger. Que représente pour vous le fait que cette maison d’édition choisisse de raconter votre ville à travers votre regard?
C’est une immense fierté, mais aussi une grande responsabilité. Assouline est une référence lorsqu’il s’agit de raconter des destinations mythiques comme New York, Palm Beach ou Capri. Voir Tanger rejoindre cette collection constitue, à mes yeux, une véritable reconnaissance internationale pour la ville. Mon rôle n’était pas de livrer mon regard sur Tanger, mais d’en restituer l’esprit, l’énergie, la lumière et la sensualité. Si ce livre donne envie à ses lecteurs de découvrir la ville et de l’aimer, alors la mission sera accomplie.
Extraits du beau-livre Tangier Tangerine
d'Assouline (Ana Lui).
Vous avez choisi de dévoiler un Tanger plus confidentiel. Comment avez-vous sélectionné les lieux, les images et les histoires qui composent le livre?
Le premier défi était de montrer un Tanger inédit et spectaculaire, un Tanger qui donne envie de prendre le prochain vol pour la vieille cité d’Antée. Avec les équipes d’Assouline, notamment la Photo Editor Muse Giacalone, j’ai mené un important travail de recherche. J’ai fouillé les archives, rencontré de vieilles familles et retrouvé des personnes ayant fréquenté Tanger dans les années 1950, 1970 et 1980. Le résultat est une chronologie de plus de 150 ans de photographie, des premiers photographes comme Antonio Cavilla, James Valentine ou George Washington Wilson à Nicolas Muller, Mario Testino, Bruce Weber, Bernard Plossu et bien d’autres. Tous ont contribué à prolonger le rêve tangérois, entre réalité marocaine et imaginaire photographique.
Certaines photographies viennent directement de chez des particuliers. Comment avez-vous obtenu leur confiance?
Je suis né à Tanger et j’ai grandi dans un environnement très cosmopolite. Très jeune, j’ai côtoyé des personnalités venues de Paris, New York ou Rio. Des liens d’amitié se sont créés autour de la littérature, des belles choses et d’un certain art de vivre. Lorsque je les ai sollicitées pour le livre, elles ont accepté avec plaisir. Designers, antiquaires, artistes… ce sont de véritables ambassadeurs de Tanger. Ils y amènent leurs amis et participent à cette circulation permanente qui fait l’identité de la ville. Tanger fonctionne ainsi depuis toujours. Chaque génération se réinvente à partir de la précédente, en conservant un fil, une histoire, un personnage qui transmet des objets, des récits et des rencontres.
Quelle a été la principale difficulté du projet?
Les droits d’image, clairement. Trouver les bonnes photographies était une chose, obtenir les autorisations de publication en était une autre. Mais nous avons réussi à réunir une collection exceptionnelle. Le livre mélange photographie de rue, photographie d’art, photographie documentaire, clichés anciens, images aériennes et photographies anonymes. C’est, à mon avis, cette diversité qui fait sa force.
Quel cliché sur Tanger aimeriez-vous déconstruire?
Je déconstruirais l’idée que Tanger est uniquement une ville de transit, figée dans les années 1950 avec Paul Bowles et William Burroughs. Aujourd’hui, Tanger se projette. De nombreux antiquaires, designers, artistes et entrepreneurs y ont élu domicile. C’est aussi une capitale économique, culturelle et portuaire, portée par de grands projets comme Tanger Med, Al Boraq, ou encore les nouveaux équipements culturels.
À l’inverse, le Tanger qui reste insuffisamment raconté est celui des Marocains. Les jeunes stylistes, artistes et entrepreneurs réinventent la ville au quotidien. On parle beaucoup du Tanger international, moins de celui que les Marocains sont en train de construire.
Vous êtes né à Tanger. Est-ce plus difficile d’écrire sur une ville que l’on connaît intimement?
C’est différent. Quand on découvre une ville, on écrit avec les yeux, à la surface. Quand on la connaît intimement, on écrit avec la mémoire et le cœur. Le risque est de trop en dire, ou au contraire de prendre certaines choses pour acquises. Mais cette intimité est aussi une chance: elle permet d’accéder à des portes secrètes, à des histoires et à des silences que l’on ne voit pas lorsqu’on est simplement de passage.
Si vous deviez faire découvrir Tanger à un novice, par où commenceriez-vous et quel endroit éviteriez-vous?
Sans hésiter, la Vieille Montagne. C’est un paysage à la fois exubérant et sobre, où pins, eucalyptus, bougainvilliers et aromates se croisent jusqu’au château Perdicaris, le véritable poumon vert de Tanger. Sa population et son histoire reflètent cette diversité: voluptueuse et douce. J’éviterais en revanche la banlieue pour un premier contact, trop brutale, bruyante et un peu délaissée…
Y a-t-il un lieu absent du livre que vous auriez aimé inclure?
Oui, la Villa Léon l’Africain, rue de Fez. Une demeure coloniale unique, aujourd’hui propriété de Rob Ashford et Kevin Ryan. Entre son lustre-couronne du 19ème siècle installé par Pierre Bergé, son tapis Palmy signé Madeleine Castaing et ses papiers peints panoramiques Zuber, c’est une merveille absolue.
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Vous êtes à la fois écrivain et passeur de mémoire. Quel rôle avez-vous le plus endossé pendant ce projet?
Un peu tous à la fois. Auteur pour donner un fil et une narration à la ville, enquêteur pour retrouver la trace des photographies, des maisons et des événements, archiviste pour vérifier et contextualiser les sources, et témoin parce qu’à force de regarder Tanger à travers les yeux des autres, j’ai fini par me voir moi-même différemment. C’est un projet qui a demandé beaucoup de temps, de précision et surtout d’amour.
Vous avez déjà publié un roman, «Le Baigneur». Qu’est-ce que «Tangier Tangerine» vous a appris de différent?
Avec «Le Baigneur», j’écrivais depuis l’intérieur d’un hammam. Avec «Tangier Tangerine», j’ai appris à laisser la photographie parler et à ne mettre que l’essentiel en mots. J’ai appris la concision. Dans un roman, on peut s’attarder, développer une émotion, multiplier les détours. Dans un beau-livre, chaque phrase compte. C’est une autre musique: celle d’une promenade.
Votre travail à la Fondation pour la photographie a-t-il également changé votre manière de regarder Tanger?
Oui. Grâce à la bibliothèque de la Fondation, qui rassemble des images de toutes les époques de l’histoire de la photographie, j’ai appris à regarder différemment, à distinguer une image forte d’une banalité. Mon goût s’est affiné. Je suis devenu plus attentif à ce qu’un photographe révèle d’intime, de personnel et de puissant dans une image.
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Le livre, publié en anglais, s’adresse à un lectorat international. Cela a-t-il influencé votre manière de raconter Tanger à ceux qui ne la connaissent pas encore?
J’ai choisi de penser Tanger comme une invitation, presque comme un songe, plutôt que comme une explication. Je voulais susciter le désir, laisser une part de mystère, pour que le lecteur referme le livre avec une seule envie: «Il faut que j’aille voir, que je ressente Tanger par moi-même.»
Si vous deviez associer une odeur à Tanger, laquelle serait-ce?
Celle du figuier. Cet arbre m’a bercé depuis mon enfance. Quand il fait chaud, ses feuilles dégagent une odeur verte, sucrée, un peu sauvage. C’est pour moi l’odeur de l’été à Tanger.
Paul Bowles et Yves Saint Laurent avaient chacun leurs raisons d’être attachés à Tanger. Quelle est la vôtre?
Bien sûr, il y a la géographie, la brise marine et cette situation privilégiée. Mais ce qui fait surtout Tanger, ce sont les rencontres. On y croise des personnes que l’on n’aurait probablement jamais rencontrées ailleurs. C’est ce cosmopolitisme qui me séduit. Que l’on soit roi, artiste, écrivain, industriel ou ouvrier, chacun peut trouver ici une part de lui-même, ou peut-être en découvrir une autre et se réinventer.
Finalement, que souhaitez-vous que le lecteur retienne de «Tangier Tangerine»?
J’aimerais que ce livre procure une émotion, ravive les souvenirs de ceux qui connaissent Tanger et donne envie à ceux qui ne la connaissent pas de venir. De marcher dans ses rues, de s’asseoir à ses terrasses, de sentir cette lumière dont parle Matisse, ce calme pastoral et cette rêverie tout à fait tangéroise, les yeux tournés vers l’azur.









