Le territoire marocain concentre des vestiges couvrant près de 773.000 ans d’occupation humaine, et le sous-sol garde la mémoire d’une histoire plus ancienne encore, jusqu’à l’ère des dinosaures. Grottes préhistoriques, comptoirs phéniciens, cités romaines, villes caravanières médiévales... Cette diversité place le Royaume parmi les terrains les plus étudiés par les paléoanthropologues et les archéologues du monde entier.
Volubilis, la vitrine antique du Royaume
Situé dans la plaine du Saïss, non loin de Moulay Idriss Zerhoun, le site de Volubilis reste la référence absolue de l’archéologie marocaine. Le site fait partie du patrimoine protégé du Maroc depuis 1921 et a été classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO en 1997, comme un exemple éminent de l’organisation punique, préromaine puis romaine en Afrique.
Fondée au IIIe siècle avant notre ère puis occupée par Rome à partir de l’an 44, la ville devient brièvement la capitale d’Idriss Ier, fondateur de la dynastie idrisside. Le site s’étend aujourd’hui sur 40 hectares, mais les zones fouillées représentent au début du XXIe siècle moins de la moitié de sa superficie totale. L’arc de triomphe, la basilique et le temple capitolin, restaurés au XXe siècle, figurent parmi les monuments les mieux conservés. L’arc, dédié à l’empereur Caracalla, ouvre sur des rues pavées où subsistent des mosaïques représentant Bacchus, Ariane ou des nymphes.
Chellah, entre légion romaine et nécropole mérinide
À Rabat, le site de Chellah superpose deux époques. La nécropole mérinide, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012, a été bâtie sur les ruines de l’ancienne cité romaine de Sala Colonia. L’ensemble, enserré par une muraille mérinide longue d’un kilomètre, abrite la cité antique et la nécropole sur une superficie de 7 hectares. Ses remparts sont restés quasi intacts et son minaret du XIIIe siècle domine toujours le site.
Une partie des thermes romains découverts sur le site archéologique de la kasbah de Chellah. (Y.Mannan/Le360)
Lixus, Banasa, Thamusida... le littoral sous domination romaine
Lixus se trouve à proximité de Larache, sur la route reliant Rabat à Tanger. Le site a livré des vestiges carthaginois, un amphithéâtre et une mosaïque représentant Neptune, mais il reste surtout connu pour ses ateliers de salaison de poisson, très prisés dans tout l’Empire romain.
Plus au nord, trois mosaïques provenant de la colonie romaine de Banasa ont été transférées à Volubilis en 1965. Un programme de coopération a par ailleurs ciblé la restauration, l’aménagement et la mise en valeur des quatre sites majeurs de Volubilis, Chellah, Lixus et Zilil.
Mogador, comptoir phénicien et fabrique de pourpre
Face à Essaouira, l’île de Mogador conserve l’une des plus anciennes traces d’occupation humaine du littoral atlantique marocain. Les fouilles ont révélé une présence humaine dès le néolithique, autour de 6.000 ans avant notre ère, avant que l’île ne devienne un comptoir commercial phénicien entre le VIIe et le IIIe siècle avant notre ère, puis un site d’exploitation de la pourpre à l’époque romaine. Une inscription phénicienne gravée sur une lampe, portant la mention «pour Astarté», constitue le seul témoignage connu au Maroc des pratiques religieuses phéniciennes sur l’île. Des monnaies d’argent et de bronze datant du règne de Juba II, ainsi que des tessons d’écriture mogadorienne vieux de 3.000 ans, comptent parmi les plus anciennes archives écrites retrouvées au Maroc
Anza, des empreintes antérieures à toute présence humaine
Sur la plage d’Anza, au nord d’Agadir, la roche calcaire conserve un vestige bien plus ancien que tous les précédents. Plusieurs niveaux de grès calcaire, directement au bord de l’océan, portent des cheminements d’empreintes tridactyles laissées par des dinosaures bipèdes il y a environ 85 millions d’années, à l’époque du Crétacé supérieur.
Le site présente au moins six niveaux de couches légèrement inclinées où s’alignent ces traces de pas. Plus de 300 empreintes ont été recensées après qu’une forte houle a dégagé la roche, un phénomène qui a permis leur découverte. Un petit musée a été installé à proximité pour présenter le site au public.
Carrière Thomas I, le berceau des premiers Marocains
Dans le sud-ouest de Casablanca, un ancien site d’extraction de grès a livré les plus vieux témoignages d’activité humaine connus au Maroc. Fouillée depuis 1988 par plusieurs équipes internationales, la carrière Thomas I a livré à la fois les plus anciens outils lithiques trouvés au Maroc, datés d’environ 1,3 million d’années, et les plus anciens fossiles humains connus dans le pays, datés de 773.000 ans.
Ces fossiles, mis au jour dans la Grotte à Hominidés, apportent un éclairage inédit sur l’émergence de la lignée Homo sapiens et renforcent l’idée que ses racines profondes sont africaines. À proximité, la carrière Oulad Hamida I abrite la Grotte des Rhinocéros.
Vue du crâne fossile de rhinocéros découvert dans la grotte des rhinocéros, à la carrière Oulad Hamida 1. (A.Mohib)
Ce site a livré une richesse lithique et faunique sans équivalent en Afrique du Nord, avec de nombreux restes de rhinocéros associés à un outillage acheuléen abondant, et les marques de découpe observées sur les ossements constituent les plus anciens témoignages de boucherie en grotte sur tout le continent africain.
Considérée comme le berceau des premiers peuplements marocains sur le littoral atlantique avant l’émergence de l’espèce Homo sapiens, la carrière Thomas I reste aujourd’hui l’un des rares sites préhistoriques encore accessibles sous le sol de Casablanca, à environ 20 mètres de profondeur, préservée grâce à la coopération du propriétaire du terrain avec les instances du ministère de la Culture.
Jebel Irhoud, le berceau le plus ancien de l’humanité moderne
Dans la province de Youssoufia, la grotte de Jebel Irhoud a bouleversé l’histoire de l’espèce humaine. Exploitée depuis 1960 par une mine de barytine, la cavité a livré des ossements fossiles d’Homo sapiens dont la datation est longtemps restée imprécise. En 2017, l’équipe des paléoanthropologues Jean-Jacques Hublin et Abdelouahed Ben-Ncer a établi une nouvelle datation d’environ 300.000 ans, repoussant de plus de 100.000 ans l’ancienneté jusque-là attribuée à l’espèce. Ces fossiles, les plus anciens représentants connus d’Homo sapiens, ont ainsi déplacé le berceau supposé de l’humanité de l’Afrique de l’Est vers l’ensemble du continent africain.
Taforalt, la plus ancienne nécropole d’Afrique du Nord
Le site, qui se trouve la province de Berkane, a livré les plus anciens objets de parure connus au monde, des coquillages perforés datés de plus de 82.000 ans, en plus grand nombre que sur le site sud-africain de Blombos.
La grotte des pigeons abrite aussi la plus vieille nécropole connue d’Afrique du Nord. Les corps adultes y étaient recouverts d’ocre rouge et entourés de cornes de mouflon, tandis que les nourrissons, enterrés sous des blocs calcaires bleutés, n’ont jamais vu leur sépulture perturbée par d’autres inhumations.
Les gravures rupestres du Haut Atlas et du Sud-Est
Le Maroc conserve aussi l’une des plus riches collections d’art rupestre d’Afrique du Nord. Les plateaux du Haut Atlas, à Oukaïmeden, Yagour et Rat, abritent des gravures datant de l’âge du Bronze, seuls témoins connus de cette période à plus de 2.300 mètres d’altitude en Afrique du Nord. Le site d’Oukaïmeden compte à lui seul plus d’un millier de gravures représentant des armes, des figures humaines et une faune variée. La région de Tazarine, elle, réunit une dizaine de sites où dominent les représentations d’éléphants, de girafes et d’autruches, typiques d’un environnement steppique aujourd’hui disparu. L’ensemble est protégé depuis 1994 par le Centre national du patrimoine rupestre, créé par le ministère de la Culture.
Sijilmassa, la cité caravanière qui ressurgit du sable
Le site le plus spectaculaire de ces dernières années se trouve dans le Tafilalet. Entre 2024 et 2025, une campagne de fouilles conduite par une équipe marocaine de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine a mis au jour des vestiges exceptionnels sur l’ancienne cité de Sijilmassa, fondée à la fin du VIIIe siècle au cœur des échanges transsahariens.
Il s’agit de l’intervention la plus vaste jamais menée sur le site depuis les années 1970, avec près de 9.000 m² explorés dans le noyau urbain. Les archéologues y ont exhumé les fondations d’un complexe religieux de 2.620 m², capable d’accueillir environ 2.600 fidèles, ce qui en fait la plus ancienne mosquée connue à ce jour au Maroc. Les niveaux liés à ses premières phases ont livré des fragments de plâtre sculpté datant de l’époque midraride, aux motifs géométriques et épigraphiques, considérés comme les plus anciens témoins d’art islamique connus au Maroc. Les fouilles ont également révélé un atelier monétaire en or et un quartier alaouite jusque-là inconnu.
Boulemane, du pillage à la naissance d’un géoparc
Dans le Moyen Atlas, la région de Boulemane est longtemps restée absente de la littérature scientifique consacrée aux vertébrés fossiles. Avant 2018, seules quelques mentions ponctuelles de géologues français, remontant aux années 1920 et 1950, évoquaient des fossiles dans ces terrains, sans qu’aucune exploration systématique ne soit menée.
Les prospections engagées à partir de 2018 par une équipe du Natural History Museum de Londres, en collaboration avec l’université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, ont révélé un potentiel insoupçonné. La Formation El Mers III, épaisse d’environ 300 mètres, y a livré des dents de Turiasauriens, gigantesques dinosaures herbivores du Jurassique moyen, ainsi qu’un fragment de fémur appartenant au plus ancien cérapode connu à ce jour. La région est également connue de longue date pour les ossements du sauropode «Cetiosaurus mogrebiensis».
Ce potentiel scientifique attire aussi les trafiquants. De retour sur le site de Boulahfa en mai 2024, les chercheurs ont constaté la disparition des fossiles qu’ils y avaient repérés, les protections installées ayant été brisées par des fouilleurs manifestement informés de leur présence.
Un ossement de Spicomellus mis en vente.
Plus récemment, des ossements du Spicomellus, dinosaure blindé découvert à Boulemane, ont été mis en vente par un marchand clandestin originaire de l’Oriental sur une plateforme prisée des collectionneurs privés. Face à ce pillage, un projet de reconversion se dessine.
























































