Dans «Vivre à ta lumière», son nouveau roman, Abdellah Taïa redonne la vie (et la voix) à sa mère

Abdellah Taïa, lors de la présentation de son roman «Vivre à ta lumière», le 15 juin  2022, à la librairie Livre Moi, à Casablanca.

Abdellah Taïa, lors de la présentation de son roman «Vivre à ta lumière», le 15 juin  2022, à la librairie Livre Moi, à Casablanca. . Adil Gadrouz / Le360

En tournée au Maroc pour faire la promotion de son dernier roman, «Vivre à ta lumière», Abdellah Taïa se glisse dans la peau de sa mère pour enfin raconter l’histoire incroyable de cette héroïne marocaine à laquelle il doit tout.

Le 16/06/2022 à 17h33

Publié aux éditions Seuil, Vivre à ta lumière, est un roman en trois chapitres qui représentent trois temps forts de la vie de Malika, une femme marocaine de la campagne, entre 1954 et 1999. Une tranche de vie de quarante cinq ans qui débute avec la colonisation française et s’achève à la mort du roi Hassan II.

Au nom de la mèreMalika n’est pas une femme comme les autres. Il s’agit en fait de la mère de Abdellah Taïa, Mbarka Allali Taïa, née en 1930 et décédée en 2010. Si elle est omniprésente dans tous les romans de l'écrivain, comme un personnage qui le hante, c’est la première fois que celui-ci lui consacre un livre et parle «avec sa voix», à la première personne.

Ce roman, c’est tout d’abord une manière de redonner vie à cette femme qui lui a tout donné, mais en aucun cas un hommage qu’il lui rendrait. En effet, Taïa rejette cette idée, avec virulence. Il ne tente pas d’idéaliser cette mère qui économisait six dirhams par jour pour l’envoyer à l’université, en en brossant un portrait idéal. Il l’écrit, lui donne la parole, insuffle le verbe à celle qui ne peut plus parler, telle qu’elle était, un peu dure, un peu méchante, parfois injuste, mais «par nécessité, pas parce que son caractère était comme ça. Parce que la société, le monde, la plaçaient dans des lieux, dans des batailles à mener avec le cœur dur, sinon elle n’allait pas y arriver», explique-t-il lors de la présentation de son roman, le 15 juin 2022, à la librairie Livre Moi, à Casablanca.

Pour l’écrivain, il est ici question du courage et des sacrifices qui sont inhérents à la lutte pour la survie des gens qui vivent en marge. «Ma mère mérite largement un livre et plus qu’un livre, et avec elles toutes les mères marocaines», explique-t-il pour Le360, rejetant ce modèle occidental auquel on tente d’assimiler ces femmes courageuses, pour les honorer et les valoriser. «Elle n’avait pas besoin de Shakespeare, Oscar Wilde ou André Gide. Elle était grande de son vivant».

Mémoires d’outre-tombeEtrangement, ce livre est né lors des funérailles de la mère de Abdellah Taïa. C’est en effet en la mettant en terre qu’il décide de lui redonner vie. Plus qu’une envie, ce besoin charnel de redonner vie à sa mère, naît lorsque de la bouche de l’une de ses sœurs, possédée par un Djinn, surgit d’outre-tombe la voix de sa mère. Elle raconte à ses enfants, réunis pour ses funérailles, sa vie passée, lorsqu’elle n’était pas encore leur mère, ni la femme de leur père, mais celle d’un autre homme, mort en Indochine, où la France l’avait envoyé combattre. Cette histoire, cette tranche de vie secrète de sa mère, Abdellah Taïa ne la connaissait pas. Il se rend compte, trop tard, que de cette femme qu’il a côtoyé tant d’années, il ne connaît presque rien.

Cette voix maternelle, sortie de la bouche de sa sœur pour livrer son secret plutôt que de l’emporter dans sa tombe, Abdellah Taïa s’en fait à son tour le réceptacle à l’issue d’une réflexion qui aura duré douze années. Plus d’une décennie au cours de laquelle Taïa rassemble précieusement, minutieusement, au sein de sa mémoire, des souvenirs, des bribes de conversations, des images, des odeurs, des saveurs, pour enfin invoquer et refaire surgir de la terre où elle repose pour l’éternité, cette mère qu’il devinait si bien et connaissait si peu.

Dans sa tête, dans sa chair, sa peau, son sang, ses entrailles, ses dits et ses non-dits, sa mère est présente, elle l’a toujours été et en lui donnant la parole, Abdellah Taïa s’attèle à retracer la vie de cette héroïne du quotidien, en faisant face à ses propres regrets. Car au-delà du deuil qu’il porte depuis sa disparition, Taïa entreprend pour la première fois de faire face à ses manquements vis-à-vis de celle qui lui a tout donné, à lui et sa nombreuse famille, bien qu’elle n’avait rien.

Les trois chapitres d’une vieAu commencement, il y a Beni Mellal. De sa campagne profonde de Tadla, où elle épouse un premier mari parti combattre pour la France en Indochine où il perdra la vie, à son rejet par sa belle-famille une fois devenue veuve et sans le sou, Abdellah Taïa explore ensuite le mariage de sa mère avec son second mari, père de ses enfants, leur départ à El Jadida, puis à Rabat dans les années 1960.

Avec affection et beaucoup de tendresse, il se penche sur la vie amoureuse de ce couple dont Mbarka était le moteur. Car en plus de porter ses neuf enfants à bout de bras, elle portait aussi littéralement ce mari, qui l’aima profondément jusqu’à son dernier souffle, en lui insufflant l’ambition, avec toute la force de la rage qu’elle nourrissait pour élaborer des stratégies visant à faire échapper sa famille aux injustices de la vie et se faire une place dans la société. Aussi petite soit-elle.

Taïa marche littéralement dans les pas de sa mère et raconte cette ascension inexorable, incroyable, qui la mène encore un peu plus haut, cette fois-ci à Rabat. Ici, dans la capitale, Mbarka, alias Malika, laisse s’exprimer sa résistance contre la colonisation française, qui perdure dans les esprits, lorsqu’elle refuse que sa fille, Malika, travaille comme femme de ménage pour Monique, une Française établie à Rabat. Alors que d’autres se sentent valorisés lorsque l’intérêt d’un Français se porte sur eux, dangereuse séquelle de la colonisation des esprits, elle incarne la voix du petit peuple contre l’oppresseur dans la haine farouche qu’elle nourrit contre cet envahisseur qui a pris la vie à son premier mari en l’envoyant combattre pour une cause qui n’était pas la sienne, et qui tente maintenant d’asservir sa fille.

Puis, dernière étape de ce roman quasi initiatique, s’ensuit l’installation à Salé, où la famille s’établit définitivement à Hay Salam, là où Abdellah Taïa grandit, dans cette maison construite littéralement par sa mère. «Mais comment a-t-elle fait? Comment a-t-elle parcouru tout ce chemin, du désert de sa campagne à cette ville, où elle négocie jour après jour les sacs de ciment, les briques, les autorisations du voisinage pour construire son foyer, et parvient à l’exploit incroyable de poser trois fois par jour sur la table de quoi nourrir onze personnes?», s’interroge Abdellah Taïa, admiratif de cette femme commune tout en étant hors du commun, grâce à laquelle il est devenu écrivain.

Du haut de ses quarante-huit ans, l’écrivain se courbe respectueusement face à la résistance et au courage dont fait preuve sa mère, au même titre que tant d’autres femmes marocaines, et qui malgré le combat qu’elles mènent au quotidien pour survivre et nourrir leurs familles ne figurent pas dans les manuels d’histoire.

«Comment ai-je pu passer à côté de tout cela?», s’interroge Taïa, lui qui étudiait la littérature française à l’université de Rabat, ses héroïnes, ses Antigone, sans pour autant se rendre comte que sa propre mère était une héroïne, une femme puissante, une figure de tragédie comme celles qui peuplaient les livres dans lesquels il se plongeait avec délectation. «J’ai compris mon ingratitude, mon injustice, à quel point j’avais été nul avec ma mère, à quel point je ne lui ai pas donné ce qu’elle méritait, l’amour et l’intérêt qu’elle méritait», explique celui pour qui ce livre est une manière «de ne pas la laisser mourir et lui donner la bonne place, celle qu’elle avait déjà dans le monde».

Un roman à lire, absolument, et qui figure parmi les dix livres coups de cœur de l'été 2022 des Académiciens Goncourt.

Vivre à ta lumière. Paru aux éditions Seuil. 119 dirhams.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 16/06/2022 à 17h33