Le magazine culturel d’Ali Baddou ouvrait sa deuxième saison, dimanche 11 octobre, avec un plateau inattendu: Philippe Katerine, parrain de la saison, venu défendre son «mignonisme», et Chourouk Hriech, présentée par l’animateur comme «une artiste formidable originaire du Maroc» qui «nous fait voyager dans des paysages dessinés en noir et blanc». Pendant une dizaine de minutes, ses dessins ont défilé à l’écran, et le plateau s’est tu pour les regarder.
Tout a commencé très tôt. «J’avais peut-être sept ans», confie-t-elle. «J’ai toujours dessiné, j’ai toujours fait des choses un peu étranges en termes d’art.» Les outils, eux, n’ont guère changé: «J’ai une pratique du dessin assez classique dans le sens des outils: l’encre de Chine, la gouache, sur du papier, sur du bois, sur de la toile.» Ce qui a changé, c’est l’échelle. Ses dessins se déploient désormais en papiers peints monumentaux, sur des façades, des balcons, des lanternes ou des rames de tramway. «C’est un travail de très, très grande précision.»
Casablanca, «ville-monde»
Parmi ses «villes symboles», il y a Byblos, Rio de Janeiro, Bangkok, Riyad. Et il y a Casablanca, qu’elle n’a pas choisie pour sa carte postale. Ce n’est pas la ville des médinas ni des palmiers, rappelle Ali Baddou. Elle acquiesce: «Casa, c’est ce petit New York de l’Afrique, comme on l’appelle. C’est une ville-monde, qui a une histoire très particulière». Une ville de migrations surtout, où des gens «sont venus de partout, à plein de moments du XXe siècle, de toutes les régions du Maroc puis de toutes les régions d’Afrique». Ce qui la fascine, c’est ce mouvement permanent: «Une rue peut prendre dix ou quinze visages en vingt-quatre heures. Cette mobilité humaine, ce changement dans la pratique de l’espace, c’est quelque chose qui me passionne».
Sa méthode commence loin de la feuille. «J’aime d’abord l’apprendre», dit-elle de chaque ville. Lire ce qu’on en a écrit, comprendre comment se sont construits les imaginaires, «aussi bien par des contes, des textes que par des rumeurs». À Casablanca, ajoute-t-elle, «beaucoup de choses se passent dans les interstices des portes». Une conversation peut ainsi finir dans un dessin, «alors que le bâtiment n’existe peut-être plus».
Des villes sans humains
Le journaliste Fabrice Bousteau relève une singularité: dans ces architectures peuplées d’oiseaux et de végétation, l’être humain est absent. Chourouk Hriech commence par une pirouette, «je ne sais pas dessiner les humains», avant de s’expliquer: il y a vingt-cinq ans, ses dessins grouillaient de personnages et d’animaux hybrides. «Ça m’a fatiguée. L’humanité est brutale, elle est violente, elle est difficile.» Elle préfère désormais que, dans la ligne, ‘les choses soient posées’». Le musicien Charly Voodoo, qui a improvisé au piano à partir de ses œuvres, y a vu une nature qui reprend ses droits sur des villes désertées.
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Ce dessin exigeant ne se veut pas pour autant réservé aux initiés. Évoquant le tramway de Nantes, habillé de ses vues de la ville, elle revendique un art accessible: «Si on fait un truc trop élitiste, on nous le reproche. Si on fait un truc trop populaire, aussi.» Pour Nantes, elle voulait «dessiner la ville pour les Nantais», avec des dessins «toujours figuratifs, reconnaissables à tout âge», où «chacun peut trouver une entrée». Passer de la feuille au monumental reste pourtant un défi: «Un dessin agrandi peut très bien ne pas marcher. C’est beaucoup d’essais, de tentatives, de ratures. Et c’est ça qui est passionnant.»
«Le Chant des seuils» à Sète
L’émission a surtout permis de lever le voile sur son grand rendez-vous de la saison. Du 6 décembre 2026 au 18 avril 2027, Chourouk Hriech investira les 1.000 m² du musée Paul-Valéry de Sète, une ville qui lui est chère et où elle avait exposé pour la première fois, en 2002. Le titre, «Le Chant des seuils», dit sa manière de travailler. «J’assume le mot décor», explique-t-elle: «chaque espace est pensé comme un décor «avec plusieurs points d’entrée, plusieurs champs de lecture», où se croisent dessins, vidéos, matériaux, et même une violoniste.
Le chant, lui, vient de l’atelier. «Quand je dessine, je chante beaucoup», raconte-t-elle. «Ça rythme la pratique du dessin, quand on passe des heures dans des microgestes répétitifs. C’est aussi une manière de trouver la respiration.» Philippe Katerine, lui, avoue ne jamais chanter en dessinant.
Avant Sète, l’artiste sera présente aux Rencontres de Bamako, au Mali, à partir de novembre. Le public marocain la retrouvera en mai 2027 à L’Atelier 21, à Casablanca, qui la représente au Maroc. Un retour dans cette ville-monde qu’elle n’a jamais cessé de dessiner.




