Nom de code: opération Torch

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ChroniqueLe débarquement des Alliés en Afrique du Nord est un épisode décisif de la Deuxième Guerre mondiale dont la date de ce 8 novembre marque le 80e anniversaire.

Le 05/11/2022 à 10h58

Moins d’un an après l’engagement des Américains dans la guerre, devenue mondiale, à la suite de l’attaque surprise de l’aviation japonaise contre leur flotte ancrée à Pearl Harbor, ils mettaient en place aux côtés des Anglais, une invasion navale d’envergure, répondant au nom de code «Opération Torch», sous le commandement en chef du général Dwight Eisenhower.

Objectifs: neutraliser les troupes françaises fidèles au régime de Vichy, ouvrir un front périphérique à l’ouest en privilégiant la théorie de la dispersion et s’assurer une base logistique et des têtes de pont pour mener des attaques contre les forces de l’Axe sur leurs arrières en Europe méridionale.

Dans un premier temps, environ 120.000 soldats, 350 bâtiments de guerre et 500 navires furent mobilisés dans le plus grand secret, et organisés, dans une coordination étroite, en mouvement de tenaille.

Au cours de la nuit du 8 novembre 1942, un corps expéditionnaire anglo-américain en provenance de Grande-Bretagne traversa le détroit de Gibraltar pour débarquer à Alger et à Oran.

Simultanément, sur la côte atlantique, une colonne américaine venue tout droit des Etats-Unis à partir de différents ports de la côte Est, sous les ordres du général Georges Patton et du contre-amiral Henry Kent Hewitt, débarqua sur les plages de Safi, de Fedala et de Mehdia dans le but, écrit le professeur Abdelkhaleq Berramdane, d’«envelopper Casablanca dont le port était considéré comme indispensable à la poursuite de la guerre en Afrique du Nord».

Dans un de ces théâtres d’opérations, à savoir Fedala (l’actuelle Mohammedia), des officiers allemands de la commission d'armistice furent capturés par les soldats américains, au saut du lit, encore en pyjama, avant le lever du jour, dans leur lieu de résidence, l’hôtel Miramar.

Là, dans la journée même, le général Patton établit son quartier général, alors que le port de Fedala se retrouva aux mains des Alliés avant midi, au terme d’une matinée de combats au niveau du port, du Pont Blondin ou des plages de la baie.

Un rescapé signalé: le général Von Wulish, qui s’était rendu à Rabat auprès du Résident général Charles Noguès, fidèle au maréchal Pétain, pour l’informer en ces termes, selon le récit de Charles Mast, alors général de division: «l’armée allemande vient de subir ici son plus grand échec depuis 1918».

Si à Mehdia, le Groupe Nord réussit, non sans difficultés, à s’emparer de la base aérienne et aéronavale de Kénitra à la suite de deux jours de combat, si le Groupe Sud débarquait ses chars au port de Safi entravant l’éventuelle progression de la garnison française de Marrakech, si le Groupe Centre réussit sa mission à Fedala avec ses 19.000 soldats, il restait à mener la grande bataille navale de Casablanca.

Dès le petit matin, les combats y avaient commencé, d’abord au large, faisant retentir les bruits des bombardements et les hurlements des sirènes avec (excusez de l’anachronisme !) des «dommages collatéraux» immanquables du côté de la population civile atteinte jusqu’au cœur de la médina lors de ces affrontements entre puissances qui se poursuivirent sur terre et dans les airs.

Du haut de leurs avions, les Américains avaient bien tenté de rassurer les habitants, avec des tracts qui leur avaient été largués, portant la signature et une photo du président des Etats-Unis, rédigés en arabe et en français, annonçant qu’ils ne venaient pas en conquérants, mais en libérateurs.

Il a fallu attendre la matinée du 11 novembre pour que le Résident Noguès rencontre le général Patton au Miramar pour signer l’armistice de Fedala après l’ordre de cessez-le-feu de l'amiral François Darlan.

«Le sang, des deux côtés, avait coulé. Les pertes, de part et d’autre, furent énormes. Elles s’élevèrent à plus de 6.000 personnes tuées et blessés, plus de 200 avions détruits et plus de 30 bâtiments de guerre (torpilleurs, sous–marins endommagés et détruits», écrit Abdelkhaleq Berramdane dans son ouvrage Le Maroc et l’Occident, tout en soulignant la réaction du Sultan qui avait ordonné au général Noguès de commander le cessez-le-feu «dans des termes assez vifs»: «l’armée française peut aller dans la mer et se battre, mais hors de nos territoires».

Soixante-sept jours après le débarquement, se tint à Casablanca, du 14 au 24 janvier 1943, la Conférence d’Anfa qui scella le sort de la Deuxième Guerre mondiale et dont l’une des conséquences pour le Maroc fut de préparer sa marche vers l’Indépendance.

Deux jours avant la fin de la Conférence, le sultan Mohammed V fut convié à une réception en son honneur par le président américain Franklin Roosevelt à la villa Dar Saâda dans la colline d’Anfa, pendant laquelle une entrevue les réunit en présence du prince Moulay El Hassan, du Premier ministre anglais Winston Churchill et du diplomate américain Robert Murphy.

«En fait, le président américain déclara que le système colonial était périmé, à son avis condamné, a écrit le roi Hassan II dans une autobiographie, Le défi (…) Non seulement les Etats-Unis ne mettraient aucun obstacle à l’Indépendance marocaine, mais affirme-t-il, cette indépendance serait favorisée par une aide économique convenable. Certes, l’attitude chaleureuse et les promesses du président Roosevelt constituaient pour notre patrie une magnifique espérance (…)»

Tout le monde sait que les relations entre les deux Etats remontent au XVIIIe siècle, le Maroc ayant été le premier pays au monde à reconnaître en 1777 l'indépendance des Etats-Unis sous le règne du sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah et le mandat de George Washington.

Mais du côté des populations, on peut dire que c’est à partir de cette «Guerre des Trois Jours» qu’elles firent réellement et directement connaissance avec les Américains dont la démonstration éclatante de leur puissance navale et organisationnelle renforça, dans les esprits, le prestige considérable.

Afin d’accueillir les bureaux et les logements de son état-major, l’armée américaine mit en place plusieurs campements, notamment sur le territoire des Oulad Haddou où le quartier «California» avait été baptisé par les Officiers supérieurs, ravis d’y trouver un climat très Côte Ouest.

Les Marocains, particulièrement ceux qui vivaient dans leur voisinage, ne manquèrent pas de succomber progressivement à leur influence. Aux plus nantis, quelques blousons en cuir de GI’s ou des zippos, gravés de l’estampille de leur base. Aux autres, le souvenir de quelques boîtes de cornead beaf ou de paquets de chewing-gum. Et dans la tête, un nouvel état d’esprit, au goût de liberté.

Comme évocation de cette présence, me revient la très populaire chanson d’El Houcine Slaoui «El-Miricane», décrivant les changements des mœurs à leur contact, avec entre autres insolites exemples, ces femmes âgées mâchant du chewing-gum ou cette intrusion de l’anglais dans le vocabulaire, de façon à ce qu’on n’entende plus que: «okay, okay; come on; bye bye!».

Par Mouna Hachim
Le 05/11/2022 à 10h58