Quand le journalisme était roi

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ChroniqueAbdallah Stouky était un journaliste et un intellectuel fuoriclasse, de tout premier ordre, mais aussi un homme complexe, dont les blessures et les contradictions ont nourri, elles aussi, sa légende.

Le 16/07/2022 à 09h00

J’ai rencontré Abdallah Stouky à mes débuts dans ce métier qui n’en est pas un et le courant est tout de suite passé. Il m’a mis dans la poche avec une formule du style: «Toi je te surveille déjà parce que je te lis… Tu as de la chance!»

J’ai en effet eu l’occasion, plus tard, de mesurer la chance que j’avais d’être dans les bonnes grâces du grand Abdallah Stouky, un journaliste à qui on ne la fait pas. Il était du genre intraitable, qui ne laissait rien passer. Belle plume, grande culture et grande gueule aussi, une connaissance encyclopédique des arcanes de la langue française, un port altier, toujours prêt à en découdre, à corriger ou à remettre à leur place les nuls et les gueux, qu’il jugeait indignes de son intérêt. Avec le mot juste et le geste flamboyant.

Il fallait l’écouter, Si Abdallah, quand il dissertait ou quand il plaisantait, et il fallait le voir quand il déboulait, quand il paradait avec son selham (cape) des seigneurs de l’Atlas, ses costumes, ses yeux écarquillés, et, plus tard, sa canne. Un sacré personnage. Et surtout une plume comme on n’en fait plus, et qu’il aura réussi à rendre si gracieuse après l’avoir longtemps et patiemment travaillée, polie, à la manière d’un fin joailler.

Personnellement, je cite toujours «Apostilles» (le titre, déjà!), son long, très long billet hebdomadaire, comme un sommet de l’art de chroniquer ou d’éditorialiser. A la marocaine bien sûr, c’est-à-dire avec des mots chargés de sens, de parfums, de sonorités, d’aspérités, que l’on pouvait toucher ou presque.

Je ne vais pas raconter le parcours et le vécu assez fous de ce grand monsieur. Il y aurait tellement à dire.

Il était un genre à lui seul et à part entière. Mais il partageait certaines choses avec d’autres anciens, qui avaient brillé dans le ciel des années 1960, 70 ou 80.

Je cite ici un autre journaliste délicieux comme Boubker Monkachi, parti dans un silence absolu il y a un an, mais aussi des gens de culture comme les inimitables Tayeb Saddiki ou Mohamed Khaireddine. Voire Said Saddiki, frère de Tayeb et génial touche-à-tout.

Le tandem que pouvaient d’ailleurs former Abdallah Stouky et Tayeb Saddiki était juste, comment dire, incroyable, déroutant, étourdissant. Il fallait les voir ensemble, avec la verve de l’un et l’espièglerie de l’autre, voire des deux ensemble, juste un sale gosse cultivé de Marrakech et un autre sale gosse cultivé d’Essaouira, s’emparant de leur proie (les nuls et les gueux, encore), la plumant, la cuisinant et la dévorant ou presque…

Je disais, donc, que ce qui reliait aussi ces gens, en dehors de leur talent et de leur côté chevaleresque qui cadrait avec leur époque, et c’était flagrant dans le cas de Stouky, c’est la complexité des relations qui pouvaient exister entre le journaliste «fuoriclasse» ou l’intellectuel et le pouvoir politique, y compris les acteurs principaux de la classe dirigeante. Des rapports délicats, que l’on dit incestueux parce que contre-nature, difficiles à gérer. J’en avais parlé avec Stouky mais le sujet était comme un puits, inépuisable. Et assez vain et absurde par certains aspects. On finissait par en rire.

Le grand Abdallah Stouky, comme tant d’autres, a commencé à gauche avant de virer à droite. Mais il est resté un homme libre et droit dans ses bottes. Fidèle seulement à sa plume et aux livres, qui seront sa seconde famille et qu’il a toujours veillé à garder près de lui. Fidèle à ses amis aussi, bien entendu, qui sont nombreux à le pleurer aujourd’hui, à leur tête l’infatigable Mohamed Berrada.

Salut «Azizi» (mon cher), tu nous manqueras.

Par Karim Boukhari
Le 16/07/2022 à 09h00