La chute

Tahar Ben Jelloun.

Tahar Ben Jelloun.. Le360

ChroniqueDurant plusieurs années, l’Abbé Pierre arrivait en tête des sondages des personnalités les plus aimées de France, et tout le monde trouvait cela normal et mérité. Aujourd’hui, on débaptise les écoles et lycées portant son nom, on enlève les plaques des rues à son nom. On ne sait plus quoi faire pour encaisser le coup et faire oublier la grande, l’immense méprise, celle d’un démon, agent du mal absolu.

Le 16/09/2024 à 11h03

Le choc ressenti par des millions de Français a été aussi fort que l’estime et l’admiration qu’ils avaient pour l’Abbé Pierre, un prêtre qui, au début des années cinquante, en plein hiver, avait lancé un appel qui avait marqué les esprits, dénonçant la condition de grande pauvreté et la détresse dans laquelle vivaient des milliers de familles.

Cet appel était si émouvant, si puissant, qu’il avait ému la France entière, à commencer par les responsables politiques de l’époque.

Ce petit bonhomme, de son vrai nom Henri Grouès, respirait la bonté et la générosité. Il avait créé une association nommée Emmaüs, laquelle recevait des dons, des vêtements, des meubles, des produits alimentaires, des couvertures, toute chose pouvant aider les familles démunies.

Durant plusieurs années, l’Abbé Pierre était l’homme le plus aimé de France. Il arrivait en tête des sondages des personnalités les plus aimées et tout le monde trouvait cela normal et mérité.

Mais personne ne pouvait imaginer que ce prêtre, qui arpentait les régions pour lutter contre la pauvreté, contre tous les aspects du malheur, et qui, de ce fait, était devenu immensément médiatique, personne ne pouvait imaginer que cet homme était en fait un prédateur, un violeur de femmes en état de détresse, et même de petites filles accompagnant leur mère quand elles venaient solliciter chez lui de l’aide. Une aide, certes possible, mais jamais gratuite. Il pouvait négocier un sac de farine contre une fellation ou plus.

Tant de femmes avaient dû accepter ses attouchements, son chantage odieux, avaient dû subir sa sexualité perverse et se taire. Car personne ne pouvait les croire si elles décidaient de dire ce que ce «saint» leur faisait.

Il a fallu plus de quinze ans après sa mort pour que les langues se délient et que les victimes se mettent à parler. Il faut dire que le mouvement «MeToo» a été un accélérateur de cette prise de parole.

Ce qu’elles se sont mises à rendre public est horrible. On n’ose même pas l’imaginer, tant c’est odieux et horrible. Le petit bonhomme se transformait en démon, agent cruel du mal absolu.

Oui, cet homme de Dieu à la cape noire, aux petites lunettes et à la canne -son style avait été étudié pour arriver à ses fins-, cet homme était un monstre. Il assouvissait ses désirs dans la clandestinité et interdisait à ses victimes de parler.

Ce n’était pas un simple homme qui, de temps en temps, couchait avec une femme consentante. Non, c’était quelqu’un qui profitait de son statut de prêtre irréprochable, pour obliger des femmes dans la détresse et la misère à des pratiques sadiques.

La chute est là. Le bruit qu’elle a fait et continue de faire, secouant les mémoires, est assourdissant. Toute la presse en parle. L’Église catholique est sur la sellette. Et voilà qu’on apprend que le Vatican était au courant. Le Pape François vient de le confirmer.

Durant un voyage aux États-Unis, l’Abbé Pierre fut exfiltré par des gens de l’église afin d’éviter le scandale, car, là-bas aussi, il avait harcelé sexuellement des femmes. Il en fut de même au Canada. Cela se passait à la fin des années cinquante. Mais silence. Omerta absolue.

Des livres hagiographiques ont été écrits sur lui et son association. Deux films ont été réalisés en France sur sa vie et l’ont donné en exemple de la bonté et d’une sorte de sainteté exemplaire: «Les Chiffonniers d’Emmaüs», de Robert Darène (1954), et «Hiver 54», de Denis Amar (1989), où l’Abbé Pierre est interprété par Lambert Wilson, qui vient de déclarer que ce prêtre «luttait contre l’obligation du célibat».

Aujourd’hui, on débaptise les écoles et lycées portant son nom, on enlève les plaques des rues à son nom. On ne sait plus quoi faire pour encaisser le coup et faire oublier la grande, l’immense méprise, celle d’un salaud qui a sali à tout jamais l’église qu’il prétendait servir.

De plus en plus de témoignages sont publiés tous les jours. Les victimes racontent et leurs récits confirment que l’Abbé Pierre était un prédateur sexuel, misérable, sans dignité.

C’est dans cette même France qu’on a appris, en mai dernier, grâce au témoignage glaçant d’une victime, Inès Chatin (50 ans aujourd’hui), qu’un groupe d’hommes plus que respectables se réunissaient dans un appartement luxueux de la rue du Bac à Paris, pour assouvir leurs désirs sadiques sur des enfants, petites filles et garçons.

Le 22 juin 2024, le quotidien Libération a publié un dossier de 14 pages relatant dans les moindres détails les pratiques perverses d’hommes soi-disant «honorables».

Parmi ces illustres personnalités, il y avait Jean-François Revel, de l’Académie française, un philosophe et sociologue médiatique et très suivi, un professeur dont les livres faisaient événement. Il était systématiquement invité par Bernard Pivot à sa fameuse émission littéraire «Apostrophes». Il y avait aussi Claude Imbert, grand journaliste, homme discret et fondateur de l’hebdomadaire Le Point. Ses éditoriaux étaient attendus tous les jeudis. Un grand observateur de la vie politique et sociale de la France. Mais derrière cette respectabilité, il y avait des pervers qui s’amusaient avec la vie d’enfants qu’un des leurs amenait.

Libération donne aussi le nom d’un avocat célèbre, François Gibaut, et celui de l’écrivain Gabriel Matzneff qui a, de tout temps, avoué publiquement aimer les jeunes filles de moins de seize ans et qui a raconté dans son journal ses voyages sexuels en Thaïlande où il couchait avec des enfants.

Matzneff tenait une rubrique sur les colonnes du quotidien Le Monde, dans les années 80. Il a été dénoncé, début de 2020, dans un livre «Le Consentement», écrit par une de ses anciennes victimes, l’éditrice Vanessa Springora. Il a été entendu par la police, mais est resté en liberté.

Il y eut en 2021 le cas du professeur de Sciences politiques Olivier Duhamel, dénoncé dans un livre choc, intitulé «La Familia grande», pour inceste et violences sexuelles. Cet homme, habitué des plateaux de télévision, a disparu depuis l’annonce de ce scandale familial.

En ces jours, un procès a lieu publiquement, au centre duquel se trouve une femme que son mari droguait et «offrait» à des hommes pour la violer. Ils sont cinquante et un hommes qui doivent aujourd’hui répondre de leurs actes devant la justice. Cette histoire passionne et dégoûte la France. Tant de perversité, tant d’horreurs sont dévoilées. La femme, 71 ans, a voulu ce procès et a refusé qu’il se déroule à huis clos. Elle a voulu que les choses soient dites et que les gens entendent ce qu’elle a enduré durant plusieurs années.

Il faudrait ajouter à ce tableau le cas du journaliste vedette, présentateur du journal de 20 heures durant plus de trente ans, et écrivain Patrick Poivre-D’Arvor, accusé par une vingtaine de femmes d’agression et de harcèlement sexuel. En février 2024, huit femmes, dont sept à visage découvert, ont pris la parole dans le journal Libération pour raconter des faits de viol, d’agression sexuelle ou de harcèlement sexuel de la part de celui que les foyers français considéraient comme le gendre idéal.

Chaque semaine, voire chaque jour, des victimes dénoncent la perversité dont elles ont été victimes. Le mouvement «MeToo» a ouvert les vannes de la parole libérée. Depuis, plus personne ne se tait.

On est en droit de se demander: qu’en est-il chez nous?

Par Tahar Ben Jelloun
Le 16/09/2024 à 11h03

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C'est écoeurant, merci chèr professeur d'avoir mis en lumière toutes ces pratiques perverses perpétrées dans un silence absolu par une bande de loups solitaires. C'est la bête humaine qui mord. Par ailleurs, il y a tant de scandales de ce genre qui mijotent chez nous en toute catimini. C'est horrible!.

Bonsoir Monsieur Tahar Ben Jelloun. Qu'en est-il chez nous? Ce qu'il en est dans tous les pays du monde! C'est le côté diabolique de la nature humaine. Les faits dénoncés en France constituent une manne pour les médias et les réseaux sociaux. La justice elle, fait son travail. Il y a du vrai, du faux, de l'amnistie, de la vengeance, de l'appât du gain, ..., Mais ceux qui ont été injustement salis, eux vont le porter pendant longtemps! L'Abbé Pierre lui, est mort. Cordialement.

Le problème ce n'est pas de connaître ou de juger ces personnes. C'est la victime qui souffre car ce qu'elle a subi restera gravé dans sa mémoire à jamais.

@Latifa, si, il faut identifier ces prédateurs et les traduire en justice; ainsi le statut de victime est reconnu et permet la reconstruction.

Les valeurs occidentales compressées dans des packs et exportés dans le monde (non développé)par parachutes médiatiques, blindés, ou autrement ,commencent à perdre de leur charme et de leur influence. De l abbe, au philosophe, à l écrivain, on découvre que s était du pur arnaque. L occident nous abasourdi par ses valeurs sans limites, humaines,sociales, religieuses...mais en réalité c est une illusion. Cher occident,je pensais que tu es l idéale, alors qu en réalité tu résides entre le mediocre et le banal.

Cher Tahar. Un tableau peint de manière aussi grossière de notre monde est difficile à comprendre même à concevoir me permettrez vous. Sous les habits d'un bienfaiteur se cache un prédateur, encore faut t'il trouver que la chère est digustable, car il en existe des dur à cuire. En fin de compte qu'elle serait la nécessité des mosquées des synagogues des églises si ce n'est pour prier et faire signe d'obédience en ces temps tumultueux.

Apparemment on devait dorénavant se méfier de toute personne rencontrée dans la rue. Des personnalités plus ou moins célèbres s'avèrent aussi dangereux pour la société. Cependant, le cas de l'abbé Pierre m'alerte un peu. En effet, pourquoi attendre quinze années durant après sa mort pour parler de ses forfaits. Comme l'abbé Pierre est dans l'impossibilité de se défendre, toutes les accusations maintenant, juridiquement sont invalides. Ceci ne veut pas dire qu'il est innocent, mais un juge a besoin de la présence des deux antagonistes pour rendre son verdict. Alors, je demande des explications et merci.

Bravo Mr Benjelloune pour cet article pour ces vérités . Mais une question reste posée qu’on est il chez nous??? Je suis sûr et certains que si on donne la possibilité de parler en contre partie d’une protection à des milliers voire des millions de marocains , des têtes vont tomber et pour ceux qui ne sont plus de ce monde , on connaîtra et leurs descendants connaîtront la vraie valeur de leurs ancêtres , grands parents et parents.. Oui beaucoup de femmes , de filles, d’hommes et d’enfants témoigneront de ce qu’ils ont subi atrocement par des hommes de lois , de religion, des abus de pouvoir. Qu’on ouvrent les bouches muselées , Pour mieux connaître l’histoire de nos multiples abbé Pierre, Revel, Imbert, ppda, ……….

Malheureusement au maroc, les victimes ne sont pas entendues et au contraire on les culpabilise. une femme au Maroc est toujours coupable. l'ormeta dans les familles (inceste) dans le travail et dans la société en généal. est la seule solution devant des milliers de femmes

Bravo Mr Benjelloune pour cet article pour ces vérités . Mais une question reste posée qu’on est il chez nous??? Je suis sûr et certains que si on donne la possibilité de parler en contre partie d’une protection à des milliers voire des millions de marocains , des têtes vont tomber et pour ceux qui ne sont plus de ce monde , on connaîtra et leurs descendants connaîtront la vraie valeur de leurs ancêtres , grands parents et parents.. Oui beaucoup de femmes , de filles, d’hommes et d’enfants témoigneront de ce qu’ils ont subi atrocement par des hommes de lois , de religion, des abus de pouvoir. Qu’on ouvrent les bouches muselées , Pour mieux connaître l’histoire de nos multiples abbé Pierre, Revel, Imbert, ppda, ……….

Emmaüs ! Beaucoup d'étudiants Marocains en ont profité dans les années 70-80 ! Moi-même j'en avais profité ! Cette association a sauvé beaucoup de personnes et de familles dans le besoin ! Tout le monde est choqué par ces révélations ! Pourquoi attendre tant d'années pour dénoncer ce monstre ?! Peut-être par respect à ses œuvres caritatives !?... c'est Regrettable et Triste et Merci

«On est en droit de se demander: qu’en est-il chez nous?» - dites-vous M. Ben Jelloun. La vérité, c’est qu’on risquerait la guerre civile si tout le monde se mettait à parler chez nous! Tenons-nous donc au sujet de ces prédateurs français dont vous parlez. Ça serait plus sage! Demandons-nous plutôt combien parmi ces monstres, et bien d’autres qui se cachent encore, se rendaient chez nous pour assouvir leurs désirs sexuels tordus. Parce que de victimes d’abus sexuel, il y en a à gogo dans ce pays où tout se passe le plus normalement du monde, sans pour autant être publiquement avoué, ou au moins débattu. Donc, puisque le risque de le faire dans notre société schizophrène serait très élevé, au nom de la paix sociale, il serait peut-être mieux d’éviter d’ouvrir cet énorme boîte de Pandore!

Laissons le reposer en paix , c'est à la justice divine qu'il revient de le juger maintenant qu'il n'est plus parmi nous . La justice des hommes est aléatoire . Souvenons nous seulement de ce qu'il a apporté à l'humanité . Il est un saint et comme pus les saints il est d'abord humain .

Yes, c'est la question qui vient à l'esprit de prime abord! Mais est ce un droit ou un devoir?

Vous dites : "On est en droit de se demander: qu’en est-il chez nous?" Les victimes doivent se compter en millier chez nous au Maroc. Je veux parler des petites victimes d'un fqih d'école coranique par exemple. Les journaux ont déjà rapporté ce genre de faits sordides. La hchouma ne fait qu'accentuer l'omerta et les plaintes n'arrivent pas souvent devant la justice. Pour revenir à l'abbé Pierre, il n'est pas le seul dans ce cas dans l'église. Beaucoup de prédateurs sexuels choisissent même ce lieu pour être en contact avec les éventuelles victimes. En Suisse Tariq Ramadan, vient d'être reconnu coupable pour viols.

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