La légèreté

Tahar Ben Jelloun.

Tahar Ben Jelloun.. Le360

ChroniqueLes armoires sont pleines de vêtements dont on a oublié l’existence. On consomme trop. On achète trop, et souvent des choses dont on n’a pas vraiment besoin. Vivre léger. Avec le minimum. Et le bonheur est possible.

Le 19/08/2024 à 11h00

L’écrivain tchèque Milan Kundera a fait l’éloge de deux choses importantes: la lenteur et la légèreté. Il a écrit des livres brefs sur ces sujets au cours des dix dernières années de sa vie.

C’est un mode de vie et de pensée que toute personne sensée devrait un jour adopter. Rien ne sert d’accumuler des objets, et rien ne sert de courir après la vie. La lenteur est une vision du monde. Une façon d’appréhender le réel avec justesse et intelligence. Rien à voir avec la paresse et la nonchalance. C’est une question de regard et de vision des choses. L’homme pressé est une erreur. Mais quand il doit emménager dans un nouveau lieu, il souffre.

Tous ceux qui, un jour, ont dû déménager seront de mon avis. On dit qu’un déménagement équivaut à deux incendies, tellement c’est pénible, harassant et désagréable.

Il m’est arrivé dans ma vie de déménager très souvent. Jamais je ne m’y suis habitué ni accepté les ennuis que cela cause. Du stress, de la mauvaise humeur et l’esprit inutilement occupé.

D’abord, nous avons tous, ou presque tous, une manie, celle de garder des objets, des meubles, des milliers de livres, de disques, et de la paperasse, en nous disant qu’elle pourrait -on ne sait jamais- être utile au cas où l’administration fiscale ou une banque réclameraient une facture, une attestation, un document officiel, etc.

J’ai, pour ma part, développé une phobie des documents administratifs.

J’ai toujours envié mes amis qui savent tout classer, ranger les dossiers avec chacun son étiquette. Tout est sur une étagère. Facile à consulter. Prêt à déménager. Rien n’est laissé au hasard. Ce sont des gens organisés. C’est loin d’être mon cas.

On s’imagine que le monde s’arrêterait si on faisait le vide autour de soi pour enfin vivre dans un milieu sobre et modeste.

Notre rapport aux objets est névrotique.

L’architecte égyptien Hassan Fathi avait conçu, pour la classe des paysans pauvres du Nil, une ville où les maisons sont basses et simples. D’une simplicité magnifique. Les habitants les ont détestées. Ils auraient aimé des maisons avec un décor en toc où tout brille.

Il m’est arrivé de traîner de déménagement en déménagement des objets sans intérêt avec ce qu’on appelle un «attachement affectif». Je me suis rendu compte que cet attachement est ridicule. On s’attache à des personnes, à des amitiés, à des valeurs, mais pas à des objets.

Quand on change de lieu, c’est en principe l’occasion idéale pour se débarrasser de tout ce qui nous encombrait. Il faut apprendre à jeter, à ne pas donner de l’importance à une vieille armoire mitée ou à un canapé au cuir usé. Jeter ou donner.

C’est Jean Genet qui m’avait appris à faire le vide matériel autour de moi. Lui, il vivait dans des hôtels, il ne possédait que deux chemises, deux pantalons et une seule paire de chaussures. Il cachait les numéros de téléphone importants dans un étui à lunettes. Pas d’attache. Pas d’encombrement. C’est radical, extrême.

Il ne s’agit pas de vivre comme lui, mais de rechercher le maximum d’espace vide pour mieux respirer. En vérité, nous avons besoin de peu de choses. Mais nous nous alourdissons inutilement.

Les armoires sont pleines de vêtements dont on a oublié l’existence. On consomme trop. On achète trop, et souvent des choses dont on n’a pas vraiment besoin.

Vivre léger. Avec le minimum. Et le bonheur est possible.

C’est Alain Souchon qui chantait «On bouffe trop», et c’est aussi lui qui chante, dans «Foule sentimentale», le fait qu’on nous fasse consommer trop: «On nous fait croire que le bonheur c’est d’avoir pleines nos armoires; on nous inflige des plaisirs qui nous affligent…»

En rangeant notre habitation sobrement, on fait le ménage dans notre esprit. On le libère, on le rend plus disponible pour des choses plus importantes.

Pour vivre libre, il faut vivre léger. Ne garder que l’essentiel. Toute la société de l’économie libérale nous pousse à consommer et, de ce fait, nous contribuons à endommager l’environnement et participons à la destruction de la biodiversité.

Si nous décidons de ne plus être influencés par des campagnes de publicité, souvent assez efficaces (la publicité étant l’art subtil ou parfois grossier du mensonge), nous vivrons avec le minimum de choses autour de nous. Et notre esprit nous en remerciera, car il n’aura plus à s’embêter à devoir garder des objets inutiles ou simplement non nécessaires.

C’est une révolution. Faire le pari de la légèreté est le meilleur moyen de vivre en paix avec soi et avec les autres. Mais chacun est libre de vivre comme il veut.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 19/08/2024 à 11h00

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S'alléger de ce qui n'est pas necessaire , c'est ce qu'on nomme en arabe ' الزهد ' zohd Votre article Mr Ben jelloun a une profondeur religieuse .

"C’est une révolution. Faire le pari de la légèreté est le meilleur moyen de vivre en paix avec soi et avec les autres. Mais chacun est libre de vivre comme il veut." Le problème, comme vous le soulignez, c'est que certaines libertés ont pour effet la dégradation de notre chère et mère "La Terre". Le jour où ces pollueurs cesseront d'être de simples consommateurs pour devenir conso acteur, notre planète deviendra vivable pour les générations à venir. N'oublions pas que les cartes de crédit ont plus de pouvoir de changements positifs que les cartes d'électeurs. Utilisez les cartes qui se font entendre avec responsabilité. Merci, M. Ben Jelloun pour l'éclairage que vous nous apportez.

À mon humble avis, tout ce qui se rapporte au déménagement et au attachement aux objets matériels conduit inévitablement au système D. Maintenant qu'on vient m'expliquer la nécessité de l'argent pour accomplir les gestes quotidiens dans un monde où règne ce type de réflexions je dis basta. Que ce qualificatif soit mal interprété je laisse le temps juger...

Merci notre cher Tahar ,qui signifie bien se nettoyer ..et se débarrasser de l'inutile ...nous sommes bien dans les conséquences d'une mondialisation dévastatrice ,immonde ...un tiktok qui toque tout les instants nos instints ..nous souffrons d'une maladie : des troubles d'obssessions compulsives !

De nos jours, on se complait dans cette servitude induite par la dictature des objets dont la surabondance nous assiège et le magnétisme nous piège. Loin de l’encombrement, on devient proie à l’effarement au point qu’un seul objet nous manque et tout est…« démeublé » !

Ne pas penser à Rachid Elpoussah et son ministre Isnowgood qui ne cesse de penser qu'à se soulever contre son roi. Parmi des méthodes de l'imaginaire collectif de l'époque,trouver une eau unique et étrange . Qui la boit n'obéit plus à l'extraction terrestre. Le ministre eut l'idée de jeter un bidon de l'eau mystérieuse dans la citerne qui alimente la ville.........Un matin le dit ministre se trouve seul en compagnie de son esclave.

Ce ne sont pas forcément les objets auxquels nous tenons, c'est aussi et peut-être surtout le fait qu'ils sont les témoins de ce qu'on a vécu. C'est pour ça qu'ils sont si difficiles à jeter quand on déménage. on a l'impression de jeter la partie de soi-même qui a vécu avec eux

Rita. 3achate alassami, la toubali. Les choses matériels sont par essence des objets, mais les gens eux sont différents des objets. Les oiseaux par contre sont aptes à expliquer au monde la nécessité de tenir un discours ferme et sans équivoque de la nécessité de l'âme apaisante face au tumulte, quand cet âme est trouvée il faut nécessairement être très délicat de la préserver, c'est sans doute un discours qui laisse oisifs peut-être mais que dire de plus pour une personne qui refuse obstinément de voir la réalité sous jacente de la supercherie ?

L'attachement est source de souffrance, y compris à sa propre "personne". Et grandes souffrances à venir. Utiliser les choses, l'argent y compris, comme on utilise les toilettes. C'est utile mais on ne s'y attache pas. Ainsi on peut vivre et se concentrer sur l'essentiel, plus "léger". Pour rappel, le kafan, le linceul, n'a pas de poche. Et peut-être qu'il est déjà sur le métier à tisser. C'est ça la réalité. Oublier le reste qui n'est qu'illusions éphémères.

J’ai fais le pari de vivre léger il y’a une dizaine d’années déjà… je n’ai jamais été aussi libre qu’auparavant. Les choses deviennent si évidentes et tellement simple. Je suis heureux !

Khrisnamurti avait dit que la vie et mouvement et non continuite.perdre des choses fait partie de la vie et quand on le vomprend c'est un grand pas vers la comprehension de la liberté. Rien n'est destiné à demeurer y compris nous qui pensons ou pensions posséder et nous prémunir..

Génial ! Excellent sujet qui sort de l'ordinaire ! Bouger c'est la Vie et pour Bouger il faut être Léger ! Entièrement d'accord avec vous Cher Professeur ! Être obligé de supporter 1 Lieu ou 1 mode de vie juste pour ne pas se séparer de "biens" matériels c'est ABSURDE !!! ... Avoir 1 Logement Fixe pour toute 1 Vie est 1 Absurdité ! ... l'Homme est Nomade de Nature... Mais ça c'est 1 autre histoire ! ... MERCI

La légèreté de l'âme correspond magnifiquement à la sourate Al Kahf, la grotte, dans laquelle Dieu avait accommpagné les jeunes qui ont fui un tyran et se sont refugiés dans la grotte. Le dépouillement des lieux exalte la transcendance spirituelle et la connexion avec le divin. En revanche, une boulimie de possession d'objets nous aveugle et nous sommes du coup esclave d'un désir immodéré. Cela peut se développer en une oniomanie, un besoin compulsif et irrésistible d'acheter et de posséder...comme l'a écrit Paul Valéry "La médiocrité d'un homme se mesure aux objets et aux circonstances dont il a besoin pour s'émouvoir." En fait, une personne superficielle aura besoin de distractions constantes, d'objets matériels ou de circonstances particulières pour ressentir des émotions. pour exister.

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