La question, désormais, n’est pas de savoir si le Polisario hésite: c’est de savoir si l’hésitation est encore tenable. Tout le fil conducteur mène au mois prochain de «mai»: ce n’est pas une date de convenance; c’est un dispositif de pression.
La rhétorique de Mohamed Yeslam Beissat, le soi-disant «ministre des Affaires étrangères» du Polisario, devant une délégation espagnole de responsables politiques à Tindouf, tient de l’aveu à ciel ouvert: l’autonomie peut être «discutée» et même «acceptée» a-t-il fait savoir, ajoutant que «les Américains insistent» pour que «l’on atteigne une autre vitesse en avril ou en mai dans la recherche d’un arrangement».
Dans le désert, la politique se lit souvent à contre-jour: on y distingue moins les couleurs que les craquelures qui tracent l’horizon. Ce n’est pas une formule diplomatique: c’est du temps mis en injonction, une horloge posée en pleine tente.
Le protocole désormais affiché s’inscrit dans la mécanique de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU 2797 et esquisse une sortie par le milieu: accepter de discuter l’autonomie comme option, refuser qu’elle soit option unique, et, symétriquement, admettre que l’indépendance ne peut plus être posée comme seule issue. Mais, Beissat montre qu’il conserve un registre accusatoire à l’égard du Maroc, décrivant une tension entre les propos tenus «à huis clos» et l’escalade dénoncée «à l’extérieur». Cette double langue n’est pas seulement tactique: elle raconte la fragilité d’un mouvement obligé d’ajuster sa position sans rompre avec son socle militant.
S’il accepte trop vite, il prend le risque de se couper d’une population dont l’endurance est aussi une mémoire, et dont l’identité politique s’est construite sur la promesse de l’indépendance. Dans cet entre-deux, l’étau de mai agit comme un révélateur.
L’actuelle pression américaine emprunte au gant et au marteau, mais le marteau n’est plus seulement suggéré: il est posé sur une table à Washington, sous forme de texte législatif. Depuis le 13 mars 2026, l’annonce du dépôt au Congrès du «Polisario Front Terrorist Designation Act of 2026» a refermé les portes. Le Polisario se voit contraint d’entrer dans le langage du compromis avant la quatrième rencontre que les États-Unis comptent organiser le mois prochain. L’étau est procédural, au sens où des textes et des délais fabriquent de l’urgence. La loi américaine oblige le secrétaire d’État à désigner le Polisario comme organisation terroriste si une coopération avec des groupes iraniens déjà désignés est confirmée; le Maroc a fourni des preuves de détermination positive de coopération, et tout autant la CIA, sur lesquelles se sont basés les trois sénateurs républicains– Ted Cruz, Tom Cotton et Rick Scott– et une dizaine d’autres sénateurs pour présenter le texte comme un moyen de déclencher des sanctions «antiterroristes» très lourdes contre le Polisario, afin d’isoler financièrement et politiquement les miliciens de Tindouf. Il ancre l’arsenal dans la procédure FTO/SDGT, c’est-à-dire dans l’outillage le plus punitif du droit américain en matière de terrorisme. Il ne s’agit pas d’un simple geste de tribune: c’est une architecture qui, avant même d’être adoptée, fabrique de la pression et change l’atmosphère des négociations.
«Les financeurs, les intermédiaires, les relais d’influence, les soutiens politiques étrangers et jusqu’aux acteurs qui n’entretenaient avec le Polisario qu’une solidarité de principe commencent à raisonner en exposition au risque»
— Karim Serraj
Cette pression compte pour le calendrier de mai. The Washington Institute note que les menaces du Congrès – sanctionner l’Algérie pour ses achats d’armes russes– ont «sans doute joué un rôle» dans l’évolution du dossier sur le Sahara marocain. Autrement dit: l’épée de Damoclès se déploie également en direction d’Alger. C’est le rôle du SDGT (dans le sillage de l’Executive Order 13224), il durcit l’environnement financier: transactions interdites pour les «U.S. persons», risques de sanctions secondaires et de restrictions sur des établissements financiers étrangers facilitant des transactions significatives. Ce n’est pas seulement une menace contre une organisation: c’est une pression sur tout écosystème qui l’approcherait.
Ce qui donne à «mai» sa densité politique est la superposition de plusieurs horloges qui cessent de laisser au Polisario l’abri commode du temps long. L’horloge onusienne resserre le vocabulaire du possible; l’horloge américaine transforme la patience en sommation; l’horloge algérienne, enfin, ne permet plus de différer indéfiniment le coût d’une ligne figée. Depuis les réunions quadripartites de Madrid puis de Washington, la logique n’est plus celle de la récitation, mais celle de l’éclaircissement: chacun est sommé de montrer ce qu’il consent à poser sur la table, et ce qu’il continuera de défendre au prix d’un isolement accru.
La menace de désignation comme groupe terroriste modifie déjà les calculs de ceux qui gravitent autour du dossier. Les financeurs, les intermédiaires, les relais d’influence, les soutiens politiques étrangers et jusqu’aux acteurs qui n’entretenaient avec le Polisario qu’une solidarité de principe commencent à raisonner en exposition au risque. Le marteau n’a pas besoin de tomber pour produire son effet; il suffit qu’il soit visible.
Que ce glissement soit formulé devant une délégation espagnole n’a rien d’accessoire. L’Espagne n’est pas un public de circonstance: elle demeure, dans ce dossier, un espace de résonance politique, médiatique et symbolique. Parler devant des responsables d’Izquierda Unida et du Parti communiste d’Espagne menés par le charismatique Enrique Santiago, membre du Congrès des députés d’Espagne, qui ont des décennies durant appuyé les thèses du Polisario, c’est choisir une scène où la concession peut se présenter non comme un reniement, mais comme une évolution imposée par le réel. La formule de «ministre» Mohamed Yeslam Beissat est d’ailleurs une préparation des esprits. Entre «discuter» et «accepter», il ménage un escalier et commence à adjoindre celui d’une sortie praticable.
À partir de là, le mouvement ne se bat plus pour imposer son unique horizon, mais pour empêcher que cet horizon ne soit relégué au rang d’emblème sans prise sur les discussions. C’est une différence capitale: on ne parle plus de la même façon quand on lutte pour gagner que lorsqu’on lutte pour ne pas disparaître du texte final.
Il ne faut pas sous-estimer ce coût intérieur. Il est dangereux pour le Polisario de retoucher le récit à partir duquel il a tenu, mobilisé, justifié l’attente d’un demi-siècle et transmis une fidélité. Dans les camps, il a produit une hiérarchie des légitimités, un prestige de l’endurance, une manière de faire de la constance une vertu politique supérieure. Accepter les discussions de mai autour de l’autonomie sous souveraineté marocaine est pas une simple inflexion programmatique, mais une révision du sens donné à des décennies d’attente.
Dans cette perspective, l’échéance va produire une conversion stratégique. Le Polisario devra montrer s’il sait entrer dans une négociation sans se déliter intérieurement. L’Algérie devra montrer si elle peut accompagner un mouvement de translation sans apparaître comme celle qui l’impose. Et Washington, en resserrant à la fois le calendrier, la procédure et le coût du refus, aura cherché à rendre plus onéreux le statu quo que le compromis lui-même.
Au fond, la question n’est plus seulement de savoir ce que l’Algérie et les miliciens continuent d’affirmer, mais ce qu’ils peuvent encore soutenir sans s’exposer à un coût supérieur au bénéfice de l’intransigeance. Mai ne promet pas nécessairement la solution; il retire en revanche un peu plus à chacun le luxe de l’immobilité.




