Le passé saharien du Maroc remonte au 8ème siècle

Bernard Lugan.

ChroniqueTout le Maroc s’enrichissait à partir de Sijilmassa. Le fret caravanier venu du sud consistait en or produit au Bambouk, à proximité du fleuve Sénégal, au Bouré sur le Niger et au Lobi sur la Volta. Mais l’or n’était pas le seul produit fourni par le sud.

Le 24/02/2026 à 11h59

La vocation saharienne du Maroc remonte au 8ème siècle de l’ère chrétienne comme l’atteste la création de la ville-comptoir de Sijilmassa, point obligé pour les caravanes transsahariennes allant vers le Sahel ou en revenant. Plaque tournante et plus encore lien entre l’Afrique «blanche» et l’Afrique «noire», Sijilmassa était fréquentée par des commerçants venus de Fès, de toutes les villes littorales ou intérieures du Maroc, ainsi que de Tlemcen. Sa position carrefour apparaît comme évidente car elle avait la forme de la tête d’un éventail de pistes qui la reliaient aux grands marchés sahéliens, sahariens et méditerranéens.

Au cœur de l’oasis du Tafilalet, Sijilmassa était bâtie sur une terrasse dominant le Ziz, ce qui permettait de contrôler l’accès à l’eau et d’assurer la défense. Le nom de Sijilmassa a fait l’objet de savants débats, l’hypothèse la plus solide étant celle d’un vocable berbère «Ssigg ilmas» ou «Isgelmasen», signifiant «lieu dominant les eaux» ou «les dominants de l’eau».

La fondation de Sijilmassa est une conséquence de la grande révolte berbère de 739-743 contre les gouverneurs arabes omeyyades. Des Berbères marocains issus notamment de l’ensemble Zénète meknassa, adoptèrent alors le kharijisme. Vers 757 de l’ère chrétienne, afin d’échapper à la répression, plusieurs groupes placés sous la direction de Semgou Ibn Wassoul al-Miknassi, partirent vers le Tafilalet où ils fondèrent Sijilmassa.

À la fin du 8ème ou au début du 9ème siècle, la ville se dota de murailles, d’une grande mosquée, d’un palais et de bains publics. Pendant près de deux siècles, Sijilmassa fut le centre d’un émirat kharijite indépendant. La ville connût alors une forte croissance, attirant marchands, artisans, théologiens et voyageurs venus de tout le Maroc, de tout le Maghreb et du monde sahélien.

Aux 11ème-12ème siècles, durant la période almoravide (1058-1145), Sijilmassa devint un grand atelier monétaire où, avec l’or venu du bilad al-Sudan, étaient frappés des dinars d’or de grande pureté qui irriguaient les marchés du Maghreb, d’al-Andalus et de la Méditerranée. Du 12ème au 14ème siècles, sous les Almohades, puis sous les Mérinides, en plus de son rôle transsaharien, Sijilmassa demeura un centre économique et fiscal majeur.

«À partir du 16ème siècle, le cœur du commerce marocain à travers le Sahara se réorienta vers la Saoura, vers Timimoun, vers Tamentit, vers In Salah, vers Tabelbala. En un mot, vers ce Maroc saharo-oriental rattaché à l’Algérie à l’époque coloniale. »

—  Bernard Lugan

Sijilmassa était favorisée au point de vue agricole. Cette «porte du désert», offrait ainsi toutes les possibilités de ravitaillement aux caravanes venues du nord et qui devaient s’y munir pour les deux mois de marche à travers 1.500 à 1.800 kilomètres de désert.

Tout le Maroc s’enrichissait à partir de Sijilmassa. Le fret caravanier venu du sud consistait en or produit au Bambouk, à proximité du fleuve Sénégal, au Bouré sur le Niger et au Lobi sur la Volta. Mais l’or n’était pas le seul produit fourni par le sud. L’ambre gris, la gomme arabique, les peaux d’oryx destinées à la fabrication de boucliers, les peaux de léopard, de fennec, les esclaves alimentaient également le commerce transsaharien.

Le Maroc fournissait au monde sahélien des articles de luxe, produits de son artisanat comme les bijoux, les armes ou les étoffes, mais aussi des produits d’usage courant comme les ustensiles de cuisine, la poterie, les tissus ordinaires, les couteaux, les miroirs, etc. Les productions agricoles comme le blé, les fruits secs, les dattes entraient également pour une large part dans ce commerce, sans oublier les chevaux.

À partir du 15ème siècle, et plus encore après le 16ème siècle, l’arrivée des Portugais sur le littoral ouest africain réorienta peu à peu le commerce sahélien vers l’océan. Ce fut alors la victoire de la caravelle portugaise sur la caravane saharienne dont les conséquences économiques frappèrent le Maroc. La concurrence des routes maritimes ouvertes par les Portugais sur la côte atlantique, détourna ainsi le commerce de l’or et des esclaves vers l’océan, entraînant la crise de l’artisanat marocain, désormais concurrencé par les produits européens.

Au même moment, un changement climatique s’opéra qui se traduisit par une forte séquence de sécheresse entraînant la baisse du débit des oueds et l’épuisement des nappes phréatiques. La conséquence en fut l’enchaînement des crises agricoles, des famines et des mouvements de population. Voilà pourquoi, à partir de la fin du 16ème siècle, Sijilmassa connût un déclin rapide, entrant dans un progressif endormissement, au point d’être peu à peu abandonnée par sa population. Au début du 16ème siècle, Léon l’Africain décrivit ainsi une ville ruinée, réduite à quelques vestiges et entourée de villages fortifiés.

À partir de ce moment, le cœur du commerce marocain à travers le Sahara se réorienta vers la Saoura, vers Timimoun, vers Tamentit, vers In Salah, vers Tabelbala. En un mot, vers ce Maroc saharo-oriental rattaché à l’Algérie à l’époque coloniale.

Par Bernard Lugan
Le 24/02/2026 à 11h59