C’est un chantier titanesque aux failles bien réelles. Alors que le gouvernement marocain cherche à rationaliser l’Assurance maladie obligatoire (AMO), la baisse récente du prix des médicaments ne masque qu’incomplètement la crise structurelle qui frappe le secteur. En révisant le calcul des prix des traitements prescrits, via l’alignement des médicaments de plus de 300 DH sortie d’usine sur le tarif le plus bas des pays comparables et la division par quatre de la marge des importateurs, l’État espère économiser environ un milliard de dirhams par an. Une respiration bienvenue pour les ménages et les caisses de couverture sociale, mais qui n’attaque pas le mal à la racine: le reste à charge du patient, rapporte le quotidien Les Inspirations Éco.
Cette part impayée par l’assurance s’explique par un système de santé à deux vitesses et, surtout, par un régime public à bout de souffle. La loi 54.23 scelle en effet le transfert de la gestion de l’AMO du secteur public de la CNOPS vers la CNSS, transformant cette dernière en gestionnaire unique des régimes de base. Or, la CNOPS accumule un déficit chronique d’un milliard de dirhams par an depuis 2021 et verra ses réserves épuisées d’ici 2027 ou 2028.
Cette faillite annoncée ne découle pas d’une mauvaise gestion administrative, mais de paramètres structurels figés depuis deux décennies. Le plafond des cotisations est bloqué à 800 dirhams (répartis entre l’État et l’agent public) depuis 2005, plafonnant la participation des plus hauts revenus. Parallèlement, le régime a vieilli : en 2023, les retraités représentaient 38,4% des assurés, tandis que les affections de longue durée (ALD) absorbaient 53% des dépenses, lit-on dans Les Inspirations Éco.
À l’autre bout de la chaîne, la tarification nationale de référence n’a pas bougé depuis 2006. Devant le refus de la CNOPS d’emboîter le pas aux revalorisations réclamées par le secteur privé, les assurés du public ont continué d’essuyer un reste à charge moyen de 34% en 2024. Le manque cruel d’équipements dans l’hôpital public a par ailleurs poussé 91% des dépenses de prestations vers les cliniques privées.
Adoptée dans la précipitation et sans attendre les préconisations du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE), pourtant sévères sur les lacunes du texte, cette réforme soulève d’immenses questions d’équité. La CNSS, dont le régime privé affiche un excédent annuel de 3,55 milliards de dirhams et des réserves solides, hérite d’un régime public exsangue et de deux autres dispositifs déficitaires (travailleurs non salariés et AMO Achamil). Faute de clarification sur la séparation des comptes ou d’études actuarielles détaillées, le doute persiste: sera-ce au cotisant du privé ou au contribuable d’éteindre l’incendie?
En plus de l’inévitable choc financier et logistique lié au rapprochement des deux cultures administratives, la véritable urgence reste l’accès effectif aux soins, écrit Les Inspirations Éco. Alors même que 87% de la population est immatriculée à l’AMO, seuls 25,6 millions de citoyens disposaient de droits actifs fin 2024. Privés de tiers payant généralisé et confrontés à la nécessité d’avancer des fonds, près de 60% des Marocains continuent de renoncer aux soins. Et l’harmonisation numérique tant attendue entre professionnels de santé et caisses d’assurance reste, pour l’heure, un chantier très lointain.




