Ayant été invité à intervenir dans le congrès Smart Casablanca, réuni le 10 et 11 juin, j’ai voulu placer ma contribution sous le signe d’un penseur qui nous a quittés il y a quelques jours à peine. Edgar Morin s’est éteint le 29 mai dernier, à cent quatre ans, et la France lui a rendu un hommage national aux Invalides. Mais Morin n’appartenait pas à la seule France: il était lié à notre pays par les liens de l’esprit et par ceux du cœur, puisque son épouse, la sociologue Sabah Abouessalam, est née à Marrakech.
De son œuvre immense, je retiendrai ce matin une seule idée, simple et radicale: toute pensée qui simplifie le complexe le mutile. Or la ville, et la question qui nous réunit ce matin, celle de l’entrepreneuriat et de la créativité urbaine, sont des objets complexes par excellence. C’est cette idée que je voudrais mettre au travail devant vous, en trois temps.
Premier temps: reconnaître la limite d’un certain paradigme. Le management urbain s’est historiquement construit sur ce que Morin appelait le paradigme de simplification. On découpe la ville en fonctions (habiter, circuler, produire) puis on planifie, on programme, on exécute. Soyons justes, cette pensée linéaire, cette pensée d’ingénieur, est légitime et nécessaire. C’est elle qui construit les ponts, les réseaux, les infrastructures. Nous lui devons beaucoup.
Mais elle échoue précisément là où nous voulons réussir aujourd’hui. Car, et je pèse mes mots, on ne décrète pas la créativité. On ne planifie pas l’entrepreneuriat. Un écosystème entrepreneurial n’est pas un ouvrage d’art que l’on livre clé en main; c’est un système vivant, fait d’interactions, de boucles de rétroaction, de hasards féconds. Morin nous a donné ici une distinction précieuse. Celle du programme et de la stratégie. Le programme est une séquence d’actions prédéterminées, et il s’effondre dès que l’environnement change. La stratégie, elle, intègre l’aléa, l’imprévu, et s’en nourrit. Manager la ville créative, c’est passer du programme à la stratégie. Et ce passage suppose, je crois, deux postures.
La première posture: créer des possibles. Si l’on ne peut pas produire directement la créativité, on peut produire les conditions de ses émergences. Le rôle premier des responsables de la ville est donc de créer des espaces de possibilités: des lieux hybrides et des tiers-lieux, des espaces publics que les habitants peuvent s’approprier, des cadres réglementaires ouverts à l’expérimentation, une commande publique accessible aux jeunes entreprises. Le fil conducteur de tout cela, c’est d’organiser la rencontre improbable: entre l’étudiant et l’investisseur, entre l’artisan et le développeur, entre le quartier et l’institution. Morin avait un mot pour cela: la reliance. C’est de la reliance que naît le nouveau.
Permettez-moi une image. Dans cette perspective, le manager urbain n’est plus l’ingénieur qui dessine le résultat; il est le jardinier qui prépare le terrain, sans savoir exactement ce qui y poussera.
La deuxième posture: écouter les émergences. Mais préparer le terrain ne suffit pas. Encore faut-il regarder ce qui pousse. La complexité nous enseigne que les acteurs s’emparent toujours des espaces autrement que prévu. Morin appelait cela l’écologie de l’action: toute action, une fois lancée, échappe aux intentions de son auteur et entre dans un jeu d’interactions qui la transforme. Beaucoup de responsables y voient un échec de la planification. Je vous propose un renversement de perspective: l’usage imprévu, l’initiative inattendue, le détournement créatif; c’est le signal le plus précieux dont dispose la ville.
Concrètement, cette posture d’écoute consiste à observer les usages imprévus, à détecter les initiatives naissantes, à repérer l’inattendu puis à accompagner, soutenir et amplifier ce qui le mérite. Gouverner la ville créative, c’est instituer cette boucle: ouvrir des possibles, écouter ce qui émerge, réajuster. Une gouvernance récursive, et non plus linéaire.
Troisième temps, enfin car je vous entends d’ici: tout cela serait-il une importation théorique plaquée sur nos réalités? Je ne le crois pas. Cette philosophie est au cœur du Nouveau Modèle de Développement (NMD), à l’élaboration duquel j’ai eu l’honneur de contribuer au sein de la Commission spéciale sur le modèle de développement. Que dit le NMD, au fond? Il rompt avec la logique du tout-planifié. Il fait le pari de la libération des énergies, de la capacitation des acteurs, d’un État stratège et accompagnateur plutôt qu’opérateur omniscient. Faire de Casablanca un espace entrepreneurial, c’est appliquer ce pari à l’échelle de la métropole: moins prescrire, davantage rendre possible; moins programmer, davantage écouter.
Et c’est peut-être cela, au fond, la ville véritablement «augmentée» qui donne son thème à notre congrès: non pas une ville saturée de capteurs, mais une ville devenue capable d’apprendre de ses propres habitants.
Je voudrais conclure en remontant un peu plus loin dans le temps. Bien avant Morin, un autre grand nom des sciences sociales, Marcel Mauss, avait pressenti que la société déborde toujours ceux qui prétendent la gouverner. Cette lucidité n’appelle pas le renoncement; elle appelle une certaine qualité de gouvernement. C’est sur ses mots que je voudrais terminer, car ils décrivent mieux que tout l’éthique du manager de la ville complexe: «Une société est un être à mille dimensions, un milieu de milieux vivants et pensants, agités de courants souvent contradictoires et en tous sens, qui a besoin d’une politique modeste pratiquée par un citoyen sage, économe, vertueux, et gardien de la loi, surtout prudent et juste.»
À méditer.



