Le stock du crédit interentreprises, estimé à près de 400 milliards de dirhams, pèse lourdement sur l’économie marocaine, révélant des fragilités structurelles dans le financement des entreprises. Dans un entretien accordé au magazine Finances News Hebdo, Sara Sbai, experte en finance d’entreprise et gestion des risques, analyse les conséquences de cette situation et propose des solutions pour en atténuer les effets, en particulier sur les très petites, petites et moyennes entreprises (TPME).
«L’impact sur le climat des affaires est notable. L’incertitude sur les flux d’encaissement altère la qualité des relations commerciales, renchérit les transactions et alourdit les coûts de gestion», explique Sara Sbai, experte en finance d’entreprise et gestion des risques. Selon elle, à moyen terme, cette accumulation de créances clients immobilise des ressources, limite les capacités d’investissement et pousse les banques à adopter une approche plus restrictive du crédit.
Ce système crée également une distorsion concurrentielle. Les grandes entreprises ou certains donneurs d’ordre publics utilisent les délais de paiement comme un levier de financement quasi gratuit, tandis que les TPME, en position de faiblesse, en supportent le coût. Cette asymétrie pèse sur leur compétitivité et fragilise le tissu productif.
En 2025, la Direction générale des impôts (DGI) a collecté 2 milliards de dirhams d’amendes liées aux retards de paiement, une somme destinée à soutenir les TPME. «Ces amendes ne doivent pas être vues comme une simple ressource budgétaire, mais comme un levier pour corriger les déséquilibres structurels», souligne Sbai.
Pour une redistribution efficace, elle recommande un ciblage précis. Les aides doivent viser des entreprises formelles, viables économiquement et exposées aux délais de paiement. Leur accès devrait être conditionné à des engagements de transparence et de respect des délais envers leurs propres fournisseurs.
Parmi les instruments à privilégier, Sbai met en avant les mécanismes à fort effet de levier. «Les garanties publiques sur les crédits de trésorerie, couvrant 50 à 70 % du risque, faciliteraient l’accès des TPME au financement bancaire. Des dispositifs de bonification de taux réduiraient aussi le coût des tensions de trésorerie», note-t-il.
Elle insiste sur le développement de solutions de préfinancement et d’affacturage, notamment pour les créances sur l’État et les grandes entreprises. «L’intervention publique limiterait les décotes et améliorerait la fluidité de la trésorerie des TPME», précise l’experte. Les aides directes, quant à elles, devraient rester ciblées sur les structures les plus fragiles, avec des montants plafonnés pour éviter les abus.
Face à la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, Sara Sbai appelle à une politique de crédit adaptée. «Le choc énergétique révèle la vulnérabilité des TPE, avec une érosion progressive de leurs marges. Dans ce contexte, un resserrement du crédit aggraverait leur fragilité. Les banques doivent jouer un rôle contracyclique en maintenant un accès fluide au financement», souligne-t-elle. Elle propose des lignes de trésorerie dédiées aux TPE, adossées à des garanties publiques et à des mécanismes de bonification.
À court terme, des mesures comme le rééchelonnement des dettes ou des moratoires ciblés permettraient de soulager la trésorerie des TPME, notamment dans les secteurs du transport, du commerce ou de l’industrie. Pour l’experte, des solutions flexibles, comme les lignes de crédit revolving ou l’affacturage facilité, aideraient à absorber les décalages de trésorerie.
Cependant, Sbai insiste sur la nécessité d’une réponse structurelle. Pour elle, la politique de crédit devrait encourager les TPE à investir dans la réduction de leur dépendance énergétique: équipements performants, amélioration des processus ou production d’énergie à petite échelle. Cela nécessite des conditions de financement adaptées, combinant taux préférentiels, périodes de grâce et accompagnement technique.
Enfin, la réforme des marchés publics, réservant un quota de 30% aux TPME et instaurant une préférence nationale, pourrait dynamiser ces entreprises, sous certaines conditions. «Cette mesure est une avancée, mais son succès dépend de sa mise en œuvre», précise Sbai.
Pour éviter d’exclure les petites structures, les appels d’offres doivent être découpés en lots adaptés. «Des exigences techniques disproportionnées ou des volumes trop importants écartent de facto une large partie des TPME», note l’experte.
Un autre défi concerne les délais de paiement. Sans amélioration des conditions de règlement de la commande publique, l’accès accru des TPME aux marchés pourrait aggraver leurs tensions de trésorerie.




