Sur la période 2023-2025, la trajectoire des exportations marocaines de fruits et légumes est sans ambiguïté: les volumes progressent de manière continue, malgré un contexte climatique contraint et un environnement international plus volatil. Selon les données croisées de l’Office des Changes et de Morocco Foodex, le Maroc est passé d’environ 1,4 million de tonnes exportées en 2023 à près de 1,6 million de tonnes en 2025, soit une hausse cumulée de l’ordre de +15% en deux ans.
Cependant, un point haut historique a été atteint, essentiellement tiré par trois segments. La tomate fraîche confirme son rôle de pilier structurel, avec des volumes estimés à près de 745.000 tonnes, en progression continue depuis 2023. Les primeurs maraîchères (poivrons, courgettes, haricots verts), majoritairement issues des cultures sous serre, poursuivent leur montée en puissance, portées par la demande européenne hors saison. Quant à l’avocat, culture emblématique de la nouvelle agriculture d’exportation, il enregistre une nouvelle année de forte croissance en tonnage.
Cette dynamique prolonge celle observée en 2024, année déjà marquée par un net redressement après les perturbations climatiques et logistiques de 2022-2023. Sur le plan strictement quantitatif, le modèle exportateur marocain démontre une capacité de résilience et d’adaptation certaine.
Mais derrière la performance apparente des volumes, la lecture par la valeur révèle une réalité plus contrastée. En 2025, la valeur totale des exportations de fruits et légumes progresse à un rythme sensiblement inférieur à celui des tonnages, confirmant une baisse des prix unitaires moyens à l’export.
Top 5 des produits exportés par valeur
| Rang | Produit | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Tomates fraîches | 12,5 | 14 | 15,2 |
| 2 | Fruits rouges | 6,4 | 7,8 | 9,1 |
| 3 | Agrumes | 8,1 | 7,4 | 6,8 |
| 4 | Avocats | 3,2 | 5,6 | 7 |
| 5 | Pastèques & melons | 3,9 | 4,2 | 4,4 |
(en milliards de dirhams – estimations consolidées)
Sur les trois exercices, la valeur des exportations est passée d’environ près de 35 milliards de dirhams (MMDH) en 2023 à un niveau estimé autour de 43 MMDH en 2025. Cette progression reste significative, mais elle s’essouffle nettement en 2025, après deux années marquées par des prix exceptionnellement élevés sur les marchés européens, sous l’effet de la désorganisation des chaînes d’approvisionnement et de l’inflation alimentaire.
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La tomate illustre particulièrement cette évolution. Entre 2023 et 2024, la hausse des recettes a été soutenue à la fois par les volumes et par des prix unitaires historiquement élevés. En 2025, les volumes continuent d’augmenter, mais les prix reculent, sous l’effet d’une offre européenne redevenue abondante et d’un retour à des conditions de marché plus normales.
Même constat pour les primeurs: malgré une augmentation sensible des quantités exportées, la pression concurrentielle accrue limite la progression des recettes. Seuls les fruits rouges et, dans une moindre mesure, l’avocat, parviennent encore à préserver des niveaux de prix élevés, mais là aussi, les premiers signes de plafonnement apparaissent.
La normalisation des prix, après l’exception inflationniste
L’année 2025 apparaît ainsi comme celle de la fin d’un cycle. Après les chocs inflationnistes de 2022-2023, qui avaient artificiellement gonflé les valeurs exportées, le secteur entre dans une phase de normalisation des prix agricoles internationaux.
Cette évolution n’est pas spécifique au Maroc, car elle s’observe également sur l’ensemble des marchés européens des fruits et légumes, où la reconstitution des capacités de production en Espagne, en Italie ou aux Pays-Bas exerce une pression baissière sur les cours. Pour les exportateurs marocains, cette normalisation se traduit par un resserrement des marges, d’autant plus marqué que les coûts de production (énergie, intrants, main-d’œuvre) restent structurellement plus élevés qu’avant la crise.
La conséquence est claire: la hausse des volumes ne se traduit plus mécaniquement par une augmentation proportionnelle des recettes, posant la question de la qualité de la croissance du secteur.
Top 5 des produits exportés par volume
| Rang | Produit | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Tomates fraîches | 650 | 720 | 745 |
| 2 | Agrumes | 520 | 470 | 455 |
| 3 | Pastèques & melons | 280 | 300 | 305 |
| 4 | Poivrons | 110 | 135 | 145 |
| 5 | Avocats | 60 | 95 | 110 |
(en milliers de tonnes)
Cette vulnérabilité est accentuée par la forte concentration géographique des débouchés. En 2025, l’Union européenne absorbe toujours l’essentiel des exportations marocaines de fruits et légumes, en particulier la France, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Pays-Bas.
Cette dépendance confère au Maroc un avantage logistique et commercial certain, mais l’expose aussi pleinement aux cycles de prix et aux arbitrages réglementaires européens. Le durcissement progressif des normes sanitaires et environnementales, ainsi que les débats récurrents sur la concurrence jugée «déloyale» par certains producteurs européens, constituent des facteurs de risque structurels.
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Parallèlement, la pression concurrentielle régionale s’intensifie. L’Espagne demeure le principal concurrent direct sur les segments des tomates et des primeurs. L’Égypte gagne rapidement des parts de marché sur les agrumes et certains légumes, grâce à des coûts de production plus faibles. Par ailleurs, la Turquie renforce sa présence sur les marchés d’Europe orientale et du Moyen-Orient.
Dans ce contexte, le Maroc est de plus en plus contraint de jouer la carte de la compétitivité-prix, parfois au détriment de la création de valeur.
La tomate reste le premier produit exporté du Maroc en volume et en valeur.
À ces défis commerciaux s’ajoute un paramètre désormais central: la contrainte hydrique. Les cultures qui tirent aujourd’hui la croissance des exportations – tomate sous serre, primeurs intensives, avocat – figurent aussi parmi les plus consommatrices en eau.
La succession d’années de sécheresse a mis en évidence les limites du modèle actuel. Si les investissements dans l’irrigation localisée et la mobilisation de ressources non conventionnelles (dessalement, réutilisation des eaux usées) ont permis d’amortir le choc, les arbitrages deviennent de plus en plus visibles.
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En 2025, la progression des volumes exportés s’est faite au prix d’une pression accrue sur les bassins hydriques, notamment dans le Souss-Massa et certaines zones du Gharb. Cette réalité pose un dilemme stratégique aux pouvoirs publics: faut-il continuer à privilégier la croissance des volumes exportés ou réorienter la politique agricole vers des cultures moins intensives et à plus forte valeur ajoutée?
Au terme de cet exercice 2025, le constat est nuancé. D’un côté, le Maroc consolide sa position de plateforme agricole euro-méditerranéenne majeure, capable d’approvisionner les marchés européens de manière régulière et compétitive. De l’autre, la déconnexion entre volumes et valeur révèle les fragilités d’un modèle fondé principalement sur la compétitivité-prix.

















