Dragage: un fleuron industriel déchu et une privatisation manquée

Marsa Maroc renforce son portefeuille de concessions, ici, le port de Jorf Lasfar.

Revue de presseSymbole autrefois incontesté de la souveraineté économique marocaine, l’entreprise Drapor s’est abîmée dans les méandres d’une privatisation sans que les procédures d’usage ne soient respectées, et se retrouve au milieu du gué, entre dérives financières, guerre de succession et exigences environnementales. Une chute vertigineuse, qui contraint aujourd’hui le pays à confier la sécurité de ses ports stratégiques à des acteurs étrangers. Cet article est une revue de presse tirée de Jeune Afrique.

Le 17/09/2026 à 18h51

Longtemps érigé en exemple de la souveraineté industrielle du Maroc, le dossier de Drapor s’impose aujourd’hui comme l’un des échecs les plus retentissants de la politique de privatisation menée dans le Royaume au cours des années 90. Derrière la chute de cet opérateur historique du dragage portuaire, se dissimule une kyrielle de décisions politiques, de tensions ministérielles, de scandales financiers et de manquements environnementaux dont les répercussions se font encore cruellement sentir aujourd’hui, écrit le magazine Jeune Afrique dans une analyse dédiée.

Fondée par l’État marocain en 1984, l’entreprise s’était imposée comme un incontournable fleuron, dont l’expertise technique dans le prélèvement de matériaux sous-marins et l’entretien des infrastructures portuaires était saluée bien au-delà des frontières du pays, rayonnant en Mauritanie, au Sénégal et même au Portugal. Pourtant, dès la fin des années 1990, la machine s’est enrayée, au gré des velléités de désengagements publics. Alors que le gouvernement d’Abderrahmane El Youssoufi avait hésité à céder ce joyau, face au pactole potentiel du dragage d’exploitation et de la commercialisation du sable marin, l’exécutif dirigé par Abbas El Fassi avait, lui, fini par franchir le pas en 2007. Objectif alors clairement affiché: confier cette activité hautement capitalistique au secteur privé pour propulser l’entreprise vers de nouveaux sommets, en Afrique subsaharienne.

Pour porter cette ambition africaine, le choix de l’État s’est porté sur Satram, une société dirigée par un magnat, Lahcen Jakhoukh. Une convention de partenariat avait été scellée pour garantir le maintien de la vocation d’intérêt national de Drapor, assortie d’engagements précis, en matière de développement durable, et d’investissements massifs, à travers sa filiale Rimal Le Sable Vert, qui se devait de répondre aux besoins quasi-insatiables du secteur immobilier de l’époque, écrit Jeune Afrique.

Mais l’euphorie des débuts avait rapidement cédé la place à une profonde désillusion. Les rapports successifs de la Cour des comptes mettent en lumière des pratiques opaques, révélant un abîme entre les volumes de sable réellement commercialisés, et les exigences des procédures, couplées à des factures impayées auprès de plusieurs municipalités. À ces dérives, s’était ajouté une contestation écologique croissante devant les ravages de l’extraction intensive de sable et de pierres sur le littoral, en plus d’une pression exercée sur les ressources halieutiques, indique le magazine.

La spirale négative s’était ensuite accélérée au début des années 2010. Plombée par des pertes financières abyssales, Drapor avait été secouée par une guerre clanique et des accusations de détournement de fonds portées par le magnat Lahcen Jakhoukh envers certains proches et de membres de sa direction, ce qui avait mené à une pléthore de condamnations judiciaires prononcées. Le coup de grâce survint en 2015, avec l’entrée en vigueur d’un arsenal juridique environnemental nettement plus strict, conditionnant l’activité à de rigoureuses études d’impact. Privée de ses autorisations par le ministre de l’Équipement, Abdelkader Amara, en dépit du soutien affiché de certains membres du gouvernement, comme Aziz Rabbah, la comptabilité de Drapor se retrouva alors asphyxiée, au beau milieu d’un imbroglio politico-administratif.

Aujourd’hui, le géant déchu et ses filiales se débattent dans des liquidations judiciaires en série, ce qui referme brutalement un chapitre de près d’un demi-siècle d’histoires industrielles. Devant ce vide stratégique, le Royaume se trouve contraint de confier la sécurité de ses accès portuaires sensibles à des prestataires étrangers, et à des consortiums privés diversifiés, actant de fait la perte d’un pan entier de son autonomie économique, venant illustrer la complexité des privatisations menées les procédures d’usage, habituelles en la matière.

Par La Rédaction
Le 17/09/2026 à 18h51