Drâa-Tafilalet amorce une bifurcation de sa vision touristique

La Source Bleue, au sud d'Errachidia. A cause de l'utilisation de pompes à eau, au lieu des traditionnelles khettaras, la zone oasienne de cette région est aujourd'hui menacée par l'exploitation irraisonnée des ressources hydriques, qui lui donnent vie depuis des millénaires. . Sady Anderson

Faire du chef-lieu de Drâa-Tafilalet une rivale de Ouarzazate, fardeau incontestable du tourisme régional. Telle est l’ambition du plan à 870 millions de DH pour relancer le tourisme dans la région. Ce méga programme d’investissement prévu sur 2022-2027, marque une rupture avec la feuille de route antérieure, mais ne fait pas l’unanimité.

Le 29/12/2021 à 19h47

En plein marasme économique, Drâa-Tafilalet tente un geste, pour le moins audacieux. Mardi 28 décembre 2021, la ville d’Errachidia abritait une session extraordinaire, à première vue banale, qui entendait pourtant changer le visage de la région.

Trois conventions étaient à l’ordre du jour de cette réunion présidée par le conseil: la mise en œuvre d’un programme de lutte contre les incendies menaçant les oasis, un programme d’incubateurs de jeunes pousses et, enfin, et non des moindres, un plan à 870 millions de DH pour relancer le tourisme dans les cinq provinces de la région. 

C’est, a priori, cette dernière qui semble tenir en haleine les responsables de la région à l’heure où des pans entiers de l’économie locale se retrouvent confrontés à des situations désespérées. Prévu pour la période 2022-2027, ce méga plan d’investissement marque une rupture totale avec la feuille de route antérieure. Désormais, il s’agit de doter la région d’un deuxième pôle touristique, en l'occurrence, Errachidia. Une volonté qui transparaît dans la répartition des montants d’investissement consentis, Errachidia accaparant 41,4% du budget global (soit 285 millions de DH). «C’est un choix politique», confie Mohamed Takhchi, président du CRT Drâa-Tafilalet. Avant de poursuivre: «On ne parle pas la même langue avec les élus. En même temps, notre rôle se cantonne à la promotion». 

Faire du chef-lieu de Drâa-Tafilalet, une rivale directe de Ouarzazate, n’est pas l’unique point de discorde entre les acteurs impliqués dans la chaîne de valeur du tourisme, comme en atteste la répartition des ressources allouées au marketing territorial. En effet, mis à part une enveloppe commune à l’ensemble des provinces s’établissant à 182 millions de DH, la répartition du reliquat (691 millions de DH) n’écarte pas le risque de creusement des inégalités spatiales au sein de la région.

Errachidia et ses 285 millions de DH (41,4%) caracole donc en tête, suivi par Midelt, dont la vocation principale est pourtant agricole, qui capte 23% (160 millions de DH). Loin derrière arrive Ouarzazate (86 millions de DH, soit 12,4%), presque au même niveau que les deux villes de Zagora et Tinghir, auxquelles sont accordées respectivement 81,5 millions de DH (11%) et 78 millions de DH (11,29%). «L’équité territoriale, l’un des principes phares de la régionalisation avancée est complètement bafouée», se désole un responsable qui requiert l’anonymat. 

Deuxième incohérence manifeste: l’absence de cap, ce qui contraste vis-à-vis d’autres plans de développement. «Actuellement, la capacité litière de la région Drâa-Tafilalet est inférieure à 7% par rapport au volume globale enregistré à l’échelle nationale. Idem pour les nuitées, qui ne représentent que 2,28% en 2019. En l’absence d’objectif chiffré en termes de capacité, je pense que ce taux va régresser. Et on pourra dire adieu au tourisme», regrette Zoubir Bouhoute, expert en tourisme. L’autre point qui suscite l’incompréhension relève du timing. «Pourquoi choisir de sortir un plan de développement touristique avant le PDR (plan de développement régional)», s'interroge Zoubir Bouhoute.

Il faut dire que le nouveau plan vise à faire du territoire de Drâa-Tafilalet une destination phare de l’écotourisme et du développement durable en misant tout sur «le produit désert et nature qui représente la centralité de son positionnement», mais quitte à faire parfois dans la démesure. En témoigne, ce projet de golf au Sahara prévu pour 100 millions de DH qui ne prend pas en compte les spécificités géographiques d’une région au climat saharien et où les dunes se déplacent en permanence. «C’est en principe un golf en terre battue qui est amené à se déplacer aussi», se défend le président du CRT. 

Autre ligne de clivage suscitée par ce méga plan touristique, le taux de participation à hauteur de 50% de la Société marocaine d'ingénierie touristique (SMIT) dans la Société de gestion régionale. «Nous revendiquons un taux de participation de 75%, soit 25% pour la SMIT. Raison pour laquelle nous n’avons pas voté en faveur de cette motion», nous confie un conseiller ayant assisté à la session extraordinaire du conseil régional, tenue mardi dernier. 

La SMIT, qui est d’ailleurs à l’initiative de ce plan, est perçue comme «élément perturbateur». «La SMIT est boudée par la plupart des régions, et tente le coup chez nous. Mais c’est au final sa réputation qui en pâtit», lance sous couvert d’anonymat ce conseiller régional. 

Rappelons qu’au terme d’une analyse menée en 2017 sur le patrimoine foncier et la situation financière de la SMIT, la Cour des comptes a relevé le taux très faible de réalisation des capacités touristiques, limité à 7,8% et à 2,7% respectivement pour les Visions 2010 et 2020 (bilan arrêté à fin 2015), soit une capacité cumulée d’environ 7.050 lits pour les deux visions sur un objectif total de 128.530 lits!

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Par Ayoub Ibnoulfassih
Le 29/12/2021 à 19h47