Karim Ziad, directeur artistique du festival Gnaoua: «Le véritable danger pour un patrimoine n’est pas l’ouverture, mais l’indifférence»

Karim Ziad, directeur artistique du festival Gnaoua d'Essaouira.

EntretienDu 25 au 27 juin 2026, Essaouira accueille la 27ème édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde. À cette occasion, son directeur artistique Karim Ziad revient sur les coulisses d’une programmation pensée comme une aventure humaine et musicale. Entre dialogue des cultures, transmission du patrimoine et ambitions internationales, il livre une vision exigeante d’un festival qui s’affirme, chaque année davantage, comme un laboratoire de création unique au monde.

Le 14/06/2026 à 12h22

Musicien de jazz et de musiques du monde reconnu sur la scène internationale, Karim Ziad est le directeur artistique du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira. Passeur de cultures entre les rives de la Méditerranée et bien au-delà, il orchestre chaque édition avec une exigence rare, celle de placer le dialogue musical au cœur de chaque rencontre. Sous sa direction, le festival s’est imposé comme un rendez-vous incontournable, alliant préservation du patrimoine gnaoui et ouverture aux créations les plus contemporaines. Dans cet entretien accordé à Le360, il évoque les nouveautés de cette édition et les perspectives d’avenir de ce festival.

Le360: Comment les artistes programmés cette année ont-ils été sélectionnés?

Karim Ziad: La programmation du Festival Gnaoua ne se construit jamais autour de la simple notoriété ou des tendances du moment. Ce qui guide nos choix, c’est avant tout la capacité des artistes à entrer dans un véritable dialogue musical avec l’univers gnaoua.

Nous recherchons des musiciens qui ont une identité artistique forte, mais aussi une curiosité sincère et une capacité d’écoute. Les plus belles rencontres naissent lorsque chacun arrive avec son propre langage musical tout en étant prêt à se laisser transformer par celui de l’autre.

Cette année encore, nous avons privilégié des artistes qui portent des traditions musicales riches ou des démarches créatives fortes, qu’ils viennent d’Afrique, d’Europe, d’Amérique ou du monde arabe. L’objectif n’est pas d’additionner des noms prestigieux, mais de créer les conditions d’une rencontre authentique capable de produire quelque chose d’inattendu sur scène.

Chaque projet est pensé comme une aventure humaine et artistique. C’est cette exigence qui détermine nos choix.

De plus en plus de jeunes se tournent vers la musique gnaoua sans être eux-mêmes maâlems. Quel impact cette tendance peut-elle avoir sur le répertoire gnaoua?

Je vois cela comme un signe extrêmement positif. Quand une tradition attire de nouvelles générations, c’est la preuve qu’elle est vivante. Le véritable danger pour un patrimoine n’est pas l’ouverture, mais l’indifférence.

«Le Gnaoua n’est pas seulement une esthétique musicale, c’est aussi une histoire, une mémoire, une spiritualité et une transmission»

Aujourd’hui, de nombreux jeunes musiciens découvrent le Gnaoua à travers les concerts, les enregistrements, les collaborations ou les réseaux sociaux. Certains viennent du jazz, des musiques actuelles, des musiques africaines ou même de la musique électronique. Ils apportent naturellement leur sensibilité et leur regard.

Cela peut enrichir le répertoire à condition que cette démarche s’accompagne d’un véritable respect des fondamentaux. Le Gnaoua n’est pas seulement une esthétique musicale, c’est aussi une histoire, une mémoire, une spiritualité et une transmission.

Si cette nouvelle génération prend le temps de comprendre ces racines, alors elle pourra contribuer à faire évoluer le langage musical gnaoui tout en préservant son essence. C’est précisément ainsi que les traditions continuent à vivre et à se renouveler.

Le Berklee College of Music est présent au festival depuis plusieurs années. Concrètement, quels sont aujourd’hui les résultats les plus visibles de cette collaboration?

Grâce à ce partenariat, 118 musiciens confirmés issus de 30 pays ainsi que des enseignants de renom ont pris part à cette expérience et ont pu découvrir et vivre de près le festival à Essaouira.

L’un des premiers résultats est la reconnaissance croissante du patrimoine gnaoua dans les milieux académiques et musicaux internationaux. Mais les résultats les plus importants sont sans doute humains et artistiques. Au fil des années, de véritables liens se sont créés entre les musiciens marocains et les artistes internationaux. Certains projets sont nés à Essaouira avant de poursuivre leur vie sur d’autres scènes et dans d’autres pays.

Depuis trois ans, ce partenariat renforce l’image et la place du festival en tant que laboratoire de création et de transmission et fait d’Essaouira une capitale mondiale de la musique.

Ce partenariat a également permis de développer une réflexion nouvelle sur la transmission. Le savoir des maâlems dialogue aujourd’hui avec les approches pédagogiques et les méthodes de recherche des grandes institutions musicales internationales. D’un autre côté, les jeunes artistes gnaoua ont accès à une formation académique prestigieuse, de quoi aiguiser leur talent et en faire des professionnels de la scène non seulement nationale mais internationale également.

Nous contribuons ainsi à inscrire le patrimoine gnaoua dans une dynamique mondiale tout en renforçant sa valorisation auprès des jeunes générations marocaines.

Quelle évolution souhaitez-vous donner aux prochaines éditions de la programmation artistique du Festival?

L’ambition reste la même: faire du Festival Gnaoua un espace de création et non simplement un lieu de diffusion de concerts.

Nous souhaitons continuer à approfondir les résidences artistiques et les créations originales. Les rencontres musicales les plus marquantes sont souvent celles qui prennent le temps de se construire dans l’échange et l’expérimentation.

«Le rôle du festival est de préserver une mémoire, mais aussi d’ouvrir des horizons. L’avenir du Festival Gnaoua se construira dans cet équilibre entre transmission et innovation»

Nous voulons également renforcer les passerelles avec les scènes africaines, car le Gnaoua partage avec de nombreuses traditions du continent des histoires, des rythmes et des héritages communs qui méritent d’être davantage explorés.

Enfin, nous souhaitons accompagner l’émergence d’une nouvelle génération de musiciens capables d’inventer de nouveaux dialogues entre le patrimoine et la création contemporaine. Le rôle du festival est de préserver une mémoire, mais aussi d’ouvrir des horizons. L’avenir du Festival Gnaoua se construira dans cet équilibre entre transmission et innovation.

Par Qods Chabâa
Le 14/06/2026 à 12h22