Depuis des siècles, le zellige de Fès façonne les contours de l’architecture marocaine. Dans ses motifs géométriques se lit l’empreinte d’innombrables générations d’artisans qui en ont transmis les secrets de maître à apprenti, faisant de cet art un symbole vivant de l’authenticité du patrimoine artisanal national.
Mais cet héritage ancestral, fondé sur la précision du geste et le savoir-faire manuel, fait aujourd’hui face à un défi inédit. L’introduction croissante de la mécanisation dans plusieurs étapes de la production suscite de vives inquiétudes parmi les professionnels, qui redoutent une perte d’identité de la profession et l’effacement progressif d’un savoir-faire vieux de plus de douze siècles.
Artisan du zellige depuis plus de 41 ans, Abdellatif Hissouf incarne cette mémoire vivante du métier. Formé dans les ateliers de la médina de Fès, il a appris très jeune les bases du dessin à l’aide de tiges de roseau, avant de maîtriser les techniques de traçage et de décoration. De simple apprenti, il est devenu «maâlem», allant jusqu’à exporter le zellige marocain vers l’Europe, l’Amérique et l’Asie.
Dans une déclaration à Le360, il explique que ce métier dépasse largement le cadre d’une simple activité économique. «Le zellige est un parcours de vie», confie-t-il, rappelant que sa fabrication passe par plus de quatorze étapes, depuis l’extraction de l’argile dans la région de Benjellik jusqu’à sa transformation en véritables œuvres d’art ornant palais, mosquées et monuments historiques. «La valeur du produit réside dans le travail manuel qui l’accompagne de bout en bout», insiste-t-il.
Or, selon lui, la mécanisation menace cet équilibre. «Nous ne sommes pas contre le progrès, mais il faut préserver la spécificité artisanale», précise-t-il, avertissant que remplacer les gestes du maâlem par des machines risque de faire perdre au zellige son âme et son authenticité. «Si la machine fait tout, nous deviendrons une usine comme les autres, alors que le Maroc est le berceau du zellige, et sa singularité réside dans le fait qu’il est façonné à la main», alerte-t-il.
L’inquiétude est particulièrement vive autour de la disparition progressive du «menqach», cet outil traditionnel utilisé pour la découpe manuelle des pièces. Cette étape cruciale, qui donne naissance aux motifs géométriques d’une grande précision, fait vivre près de 2.000 artisans. «Ce n’est pas une simple découpe, c’est un art qui nécessite des années d’apprentissage et qu’aucune machine ne peut reproduire fidèlement», souligne Hissouf.
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Au-delà de la technique, c’est tout un système de valeurs qui est en jeu. Les maîtres artisans ne se contentaient pas d’enseigner un métier. Ils transmettaient aussi discipline, respect des outils et éthique du travail. Une dimension humaine que la mécanisation ne saurait remplacer.
À ces défis s’ajoute une autre menace majeure: la pénurie d’argile, matière première essentielle à la fabrication du zellige. Cette situation fragilise les ateliers traditionnels, ralentit la production et met en péril des milliers d’emplois. Les professionnels appellent ainsi les autorités à accélérer les procédures d’octroi de licences pour l’exploitation de nouvelles carrières d’argile dans la région de Benjellik, afin d’assurer la continuité de cette activité.
Abdellatif Hissouf rappelle que le zellige fassi n’est pas qu’un produit artisanal. Il constitue un élément fondamental de l’identité marocaine et un patrimoine culturel qui rayonne à l’international. «Protéger le zellige, c’est préserver une partie de nous-mêmes», affirme-t-il, appelant à une mobilisation collective pour sauvegarder ce trésor face aux mutations actuelles.




