Coup de piston

F. Pomel

ChroniqueAh, ces confortables salaires versés aux fils et filles à papa…

Le 11/03/2021 à 11h04

C’est l’un des grands tabous dans les entreprises: le «pistonné», ou bak sahbi («ton père est mon ami»). Je n’y ai pas vraiment échappé, et cela le fut toujours à mon corps défendant. Au moment de mon embauche par l’une des entreprises qui m’a employée, et bien que je n’avais absolument rien demandé, un coup de fil «providentiel» avait atterri sur le téléphone de mon ancien patron.

L’intention était louable, mais le procédé est retors. Les «pistonnés» sont légion dans les entreprises. Ce qui les distingue? Une certaine morgue, assortie d’une assurance totale, bien souvent accompagnée d’une incompétence avérée.

Je me souviens… Un entretien d’embauche, dans une grande entreprise, au Maroc, voici quelques années. Je remplissais tous les critères. Le premier entretien s’était très bien déroulé, mais voilà: au second, patatras, on me mit face à un psychopathe dont la mission était de me désarçonner. Ce qu’il réussit à faire, au bout d’un petit laps de temps. Les apparences étaient sauves, je ne fus pas embauchée à ce poste, que j’appelais pourtant de mes vœux.

J’appris plus tard que le poste était revenu à un flane, ould flane, un «untel, fils d’untel», dont les relations et l’entregent étaient autrement plus importants que celles que j’aurais pu avoir.

Voici ce qui nous bride, ce qui nous plombe, ce qui nous empêche d’avancer: ces confortables salaires versés à des filles et des fils à papa, une rente, en quelque sorte, contre leur présence physique au sein d’une structure qu’ils ne font que plomber, la plupart du temps. 

Le procédé, pour dégoûtant qu’il soit, ne laissant que peu de place au mérite, est universel. Partout dans le monde, vous avez des «pistonnés». Ils sont la lie des entreprises, personne n’ose leur parler de leurs manquements. Parce que bak sahbi. Mais il faut reconnaître qu’il y a, toutefois, des domaines d’action dans lesquels il est impossible de mentir sur ce que l’on sait faire, sur ses compétences.

Quant à ma petite personne, je n’ai eu aucun scrupule à couper court, dernièrement, avec l’auteur de ce «coup de fil providentiel» à mon ancien boss. Le «bloquer» sur les réseaux sociaux, ne pas répondre, dans une totale impolitesse, à ses messages. Je l’ai fait, avec beaucoup de bonheur et un certain sens du sadisme.

Il faut reconnaître que se «faire recommander», même si on ne l'a pas demandé, c'est un coup porté à votre dignité. Comme si vous n'étiez pas capable, de vous-même, de prouver ce que vous avez dans le ventre, vos capacités, votre force à produire du sens pour cette entreprise qui vous a embauché, sur la base de savoirs et de compétences. Les pistonnés, bien qu'ils s'en défendront, sont, de fait, des personnes humiliées. 

Je suis aujourd’hui en roue libre, non «recommandée», et j’en suis soulagée. Mieux encore, je m’en fiche: je travaille, dur, et du mieux que je le peux. 

Quant à une solution sur cette maladie sociétale qu’est le coup de piston… Je ne l’ai pas. La dénonciation me semble être la seule issue. Mais c’est dur, que de s’attaquer à des puissants. Le jeu en vaut pourtant la chandelle: c’est ainsi, et pas autrement, que nous pourrons avancer. Au mérite. 

Par Mouna Lahrech
Le 11/03/2021 à 11h04

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VOS RÉACTIONS

Bonjour Madame Mouna Lahrech. En résumé, nous sommes tous égaux, mais certains plus que d'autres. Ainsi parlait Coluche. Cordialement.

Vous avez entièrement raison. Notre sous développement tient en partie à ce genre de pratique qu'il faut absolument bannir. En effet, une grande partie des marocains reconnus dans leur domaine de compétence ont en partie quitté le Maroc pour une cause équivalente. Dans les entreprises marocaines publiques ou privées le mode de management est aberrant. A la tête d'une dizaine de personnes biens formées on va placer un incompétent recommandé. Ainsi, une grande partie des personnes bien formées va déserter l'entreprise voire le pays. Comment y remédier ? Il faut une volonté politique et la création d'une agence nationale pour l'emploi. A cette agence il faut lui soumettre la fiche du poste, les cv de tous les candidats y compris le lauréat. Libre à l'agence de valider ou pas ce recrutement.

Valable aussi bien au Maroc qu en France privé comme publique même en 2021

Dans la ville ou je vis 93000 habitants. La majorité je dirais la totalité des employés municipaux sont fonctionnaires sans jamais passer de concours. idem au conseil général. Ils sont là de père en fils. J'étais bien placé pour le savoir car j' étais parmi les élus, responsable prudhommal coté employeurs dans les années 90.

Bonjour Madame Mouna Il y a pire comme bak sahbi («ton père est mon ami»). Dans l'administration publique figurez-vous qu'on va imaginer toute un scénario, note interne, avis de concours... pour recruter un fils de bak sahbi («ton père est mon ami»). Cordialement

Faux ! c'est courant au Maroc c'est très rare en France. La raison est simple si tu es incompétent tu seras viré dans le privé. Par contre dans le public pour y accéder les concours sont très difficiles mais quand tu accèdes il est très difficile de te virer.

L'article entretient une confusion entre le coup de piston injuste et injustifié et la recommandation qui peut être à bon escient : A a travaillé sous la direction de B. Ce dernier est satisfait des compétences de A et n'hésite pas à le recommander pour une promotion ou un poste ailleurs... c'est l'un des rouages de la méritocratie !

Bonjour, Ce procédé existe aussi en France dans les hautes sphères (...journalistes, anciens ministres députés ect.. ) ce n’est pas exclusif pour le Maroc ! Mais l’article est bien réel du piston pour trouver un travail au Maroc.

Ce phénomène est plus répandu dans les entreprises et la fonction publiques. Càd, dans des postes où la compétence est secondaire. Dans la fonction publique, à quelques exceptions près, le job ne requiert en général, aucune qualification, à part la capacité à mettre les bâtons dans les roues à ceux qui veulent entreprendre. Dans les entreprises privées, les performances des managers sont évaluées et sanctionnées par les actionnaires et/ou par les marchés, ce qui commande des recrutements sur la base du seul critère de compétence.Or,l'actionnaire des entreprises publiques c'est l'Etat et l'Etat ne contrôle rien! De plus, les patrons des grandes entités de l'Etat sont nommés par Dahirs, comme les Ministres censés les contrôler. Parfois, leurs salaires sont 10 fois supérieurs aux Ministres !

That’s the way partout c’est comme ça malheureusement trop peu d’opportunités d’emplois et de job où il y a possibilité d’épanouissement professionnel ... c’est Ce qui fait la différence avec les pays avec un marché de l’emploi dynamique et où la concurrence est bien établie... le bac sahbi on le voit bcp dans les économies en développement avec des mégas entreprises qui ont des situations de rente et des agréments avec des fortes barrières à l’entrée...

malheureusement comme vous le signalez même furtivement c'est universel et cela concerne tout les domaines même ceux de l'art. ce n'est pas particulier au Maroc, en france ou ailleurs les enfants de.. trouvent plus facilement du travail. mais la ou je ne suis pas d'accord ce ne sont pas tous des incompétents. certains ont démontré qu'ils méritaient amplement.

Ceci est le cas depuis le début des années 80. La plupart d’entre nous qui sommes restés à l’étranger étaient obligés et non pas, comme disent ces pistonnés et ceux qui les pistonnent, parce nous n’aimons pas notre cher pays. Nous restons toujours à disposition même si n

Bon article. J'ai quitté le Maroc il y a 35 ans à cause de ca en autres alors j'avais un poste de cadre principal àla banque centrale. Voilà 35 ans après rien n'a changé. Bonne décision me parait.

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