Elles sont souvent présentées comme des opérations de solidarité. Dans les affiches, sur les réseaux sociaux ou à travers le bouche-à-oreille, le message se veut rassurant: redonner la vue gratuitement à des personnes modestes.
Dans plusieurs régions du Maroc, des campagnes de chirurgie de la cataracte sont ainsi organisées chaque année avec la promesse d’offrir une seconde chance à des patients qui n’auraient pas les moyens de se faire opérer.
Mais derrière cette image généreuse, les ophtalmologistes libéraux tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Réuni jeudi 4 juin 2026 à Casablanca, le Syndicat national des ophtalmologistes libéraux du Maroc (SNOLM) a consacré une large partie de son intervention à ce qu’il considère comme l’une des dérives les plus préoccupantes du secteur: la multiplication de campagnes de chirurgie de la cataracte réalisées en dehors des conditions habituelles de prise en charge médicale.
La réalité derrière le mirage de la gratuité
Pour les spécialistes, le problème réside dans la manière dont certaines de ces opérations sont organisées. Car derrière une chirurgie qui peut sembler simple se cache un acte médical exigeant, qui nécessite un diagnostic précis, des examens approfondis, un environnement sécurisé et surtout un suivi rigoureux après l’intervention.
«Une opération de la cataracte ne se résume pas à quelques minutes passées au bloc opératoire», résume Dr. Mahmoud Bachiri, président du SNOLM.
Selon le syndicat, plusieurs campagnes reposeraient sur un modèle qui privilégie le nombre d’interventions réalisées plutôt que la qualité du parcours de soins. Des patients sont parfois recrutés dans des zones rurales ou des régions éloignées où l’accès aux soins spécialisés demeure limité. Souvent âgées et disposant de faibles revenus, ces personnes voient dans ces initiatives une opportunité qu’elles ne peuvent pas se permettre de refuser.
Pour beaucoup d’entre elles, l’annonce d’une opération gratuite représente un espoir immense. Après des années passées à voir leur vision se dégrader progressivement, la perspective de retrouver leur autonomie apparaît comme un miracle. C’est précisément cette situation de vulnérabilité qui inquiète aujourd’hui les professionnels du secteur.
Pour le SNOLM, la question est d’autant plus sensible que le contexte a profondément changé avec la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO). Selon les ophtalmologistes, une grande partie des patients ciblés par ces campagnes bénéficient aujourd’hui d’une couverture médicale leur permettant d’accéder à une prise en charge dans des structures de soins conventionnelles.
Les professionnels s’interrogent donc sur la pertinence de certaines opérations présentées comme humanitaires alors que les bénéficiaires disposent, en théorie, d’un mécanisme de remboursement destiné précisément à faciliter leur accès aux soins.
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«Le mot “gratuit” attire naturellement les populations, mais il s’agit en réalité d’une illusion», explique Dr. Mouhcine El Bakkali. En pratique, l’AMO peut couvrir jusqu’à 60% du coût de l’acte, avec un suivi médical rigoureux. Or, selon lui, certaines campagnes mobilisent cette même couverture pour des chirurgies dont le coût réel ne représenterait parfois qu’à peine 5 % du montant remboursé.
Les ophtalmologistes vont plus loin et dénoncent ce qu’ils considèrent comme une forme de ciblage des populations vulnérables. À leurs yeux, des personnes âgées, modestes ou vivant dans des zones rurales deviennent une «proie facile» pour les organisateurs de certaines campagnes. Attirés par la promesse d’une opération immédiate, ces patients ne mesureraient pas toujours les différences entre une prise en charge ponctuelle et un suivi médical structuré assuré dans le cadre habituel des soins.
Le drame des complications post-opératoires
Le SNOLM estime que certains patients ne reçoivent pas toujours toutes les informations nécessaires sur les bénéfices, les risques ou les éventuelles complications liées à l’intervention. D’autres seraient opérés dans le cadre de campagnes intensives où plusieurs dizaines de patients sont pris en charge en un temps limité.
Or, rappellent les ophtalmologistes, la chirurgie de la cataracte reste une intervention chirurgicale à part entière. Si elle affiche généralement un excellent taux de réussite lorsqu’elle est réalisée dans les règles de l’art, elle n’est pas dénuée de risques.
Infections, inflammations sévères, complications hémorragiques, baisse importante de la vision ou, dans les cas les plus graves, perte irréversible de la vue... autant de complications qui nécessitent une surveillance médicale étroite.
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Lors de la conférence de presse, plusieurs dossiers de patients ont été présentés pour illustrer les conséquences possibles d’une prise en charge insuffisante.
Parmi eux figure Fatima. Venue avec l’espoir de retrouver une meilleure vision, elle affirme avoir définitivement perdu l’usage de l’œil opéré. Aujourd’hui, explique-t-elle, elle vit avec une douleur persistante et les conséquences quotidiennes d’une perte visuelle irréversible.
D’autres cas évoqués font état de complications sévères survenues après l’opération. Certains patients auraient développé des inflammations importantes, d’autres des saignements ou des infections ayant nécessité des soins supplémentaires.
Pour le syndicat, ces situations ne doivent pas être considérées comme de simples incidents isolés. Elles révèlent, selon lui, les failles d’un système qui permet encore l’organisation de certaines campagnes sans contrôle suffisant.
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Les ophtalmologistes dénoncent notamment l’absence d’encadrement clair de certaines structures organisatrices, ainsi que le manque de traçabilité du suivi postopératoire. Car une fois l’intervention terminée, une autre étape commence: celle du suivi médical.
Le patient doit être revu, examiné, accompagné et traité si une complication apparaît. Or, lorsque l’opération est réalisée loin du domicile du malade ou dans le cadre d’une campagne ponctuelle qui disparaît une fois les interventions achevées, cette continuité des soins devient parfois difficile à assurer.
«Le véritable succès d’une chirurgie ne se mesure pas le jour de l’opération mais plusieurs semaines plus tard», rappellent les professionnels. Cette question dépasse d’ailleurs largement le cadre médical.
Pour le SNOLM, elle pose également un problème éthique. Peut-on présenter une intervention chirurgicale comme une simple action humanitaire lorsqu’elle implique des risques réels? Peut-on attirer des populations fragiles avec la promesse d’une opération gratuite sans garantir un parcours de soins complet avant et après l’intervention?
Vers une réforme profonde du secteur
Le syndicat insiste sur le fait qu’il ne s’oppose pas aux initiatives humanitaires lorsqu’elles respectent les normes médicales et les exigences de sécurité. Ce qu’il conteste, ce sont les pratiques qui pourraient transformer une opération de santé publique en acte médical insuffisamment encadré.
Au-delà de la cataracte, les ophtalmologistes estiment que cette problématique illustre les défis plus larges auxquels fait face l’ophtalmologie marocaine. Difficultés d’accès aux greffes de cornée, coût élevé de certains traitements rétiniens, tarification médicale vieillissante ou encore manque de régulation de certaines pratiques: autant de dossiers qui, selon eux, nécessitent une réforme profonde.
Car lorsqu’il s’agit de la vue, les conséquences d’une erreur sont souvent irréversibles. Et pour les professionnels du secteur, aucune promesse de gratuité, aussi séduisante soit-elle, ne devrait jamais prendre le pas sur les exigences fondamentales de sécurité, de qualité et de suivi médical.




