Des chercheurs viennent de publier dans le Journal of Fish Biology, l’une des revues de référence en biologie marine, une observation importante. Trois espèces de poissons tropicaux ont été détectées pour la première fois dans la baie de Dakhla. Des espèces qui n’ont rien à faire là. Ou plutôt, qui n’y avaient rien à faire, jusqu’à maintenant.
Début septembre 2024. Une équipe de spécialistes plonge ses caméras dans les eaux de la baie, naviguant entre les récifs rocheux et l’ombre mouvante des herbiers sous-marins. Cette expédition scientifique de huit jours a généré une masse colossale de données et des heures de rushes passées au crible, image par image. Au bout de cet épuisant travail d’analyse, le verdict tombe sous la forme de trois identifications formelles, toutes confirmées par une expertise morphologique rigoureuse.
La première de ces découvertes concerne le Chloroscombrus chrysurus, ou pompano atlantique, un poisson pélagique qui peuple habituellement les eaux chaudes ouest-africaines. Il est accompagné du Chaetodon hoefleri, le célèbre poisson-papillon à quatre bandes, espèce emblématique des récifs tropicaux du golfe de Guinée. Enfin, les chercheurs ont identifié le Scarus hoefleri, ce poisson-perroquet de Guinée brouteur de coraux, typique des zones subtropicales.
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La présence simultanée de ces trois espèces constitue un événement biologique majeur puisque l’étude ne relève absolument aucun précédent dans cette zone géographique. C’est précisément ce que conclut le rapport scientifique, dont le constat final est sans détour: l’écosystème local subit une mutation inédite.
Ces poissons ne sont pas arrivés là par accident. Ils suivent une logique implacable: là où l’eau se réchauffe, les espèces avancent. Les températures de surface de cette zone ont augmenté de façon mesurable ces dernières décennies. Les isothermes, ces lignes invisibles qui délimitent les zones thermiques, remontent vers le nord. Et la faune suit.
Ce phénomène porte un nom dans la littérature scientifique: la tropicalisation. Il est documenté en Méditerranée, sur les côtes ibériques, dans la Manche. Dakhla vient d’en fournir une nouvelle preuve, à 23 degrés de latitude nord.
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La baie de Dakhla n’est pas n’importe quel bout de côte. Longue de 37 kilomètres, protégée, riche d’une diversité d’habitats exceptionnelle: herbiers, fonds sableux, récifs, elle est classée site d’importance écologique internationale. Elle constitue aujourd’hui, de fait, un observatoire naturel des recompositions en cours dans la zone.
Ce que les chercheurs y observent aujourd’hui préfigure ce que d’autres baies, plus au nord, pourraient connaître demain.
L’étude ne dramatise pas. Elle constate, documente, et ouvre la porte à une hypothèse sérieuse: d’autres espèces tropicales pourraient suivre. Avec des conséquences en cascade, sur les espèces locales, sur les équilibres alimentaires, sur les pratiques de pêche construites autour d’une faune qui, progressivement, se transforme.



