Jacqueline Fontaine («Madame Jacqueline» pour ses intimes de Tindouf) brouille constamment la frontière entre culturel et politique. L’Association pour la promotion de la francophonie (APF) qu’elle a fondée participe allègrement aux célébrations du 50e anniversaire du Polisario, lit à Tindouf des messages politiques revendiquant la libération des «territoires occupés», rencontre les responsables des miliciens pour «coordonner les actions» et applaudit les parades militaires. Tout cela pendant que le Polisario remercie publiquement la prof de français (ou ce qui s’en rapproche) pour sa «visibilité internationale de la question du Sahara occidental».
Ce 8 avril, sa présence dans les camps de Tindouf n’a, encore une fois, pas servi la langue de Molière, mais selon elle à «sensibiliser l’opinion publique française à la juste cause» du Polisario. La militante lorraine, au CV flou, endosse une parole politique sous couvert de «langue». Et la langue, ici, n’est pas un simple alphabet: c’est un dispositif de légitimation, un drapeau discret qu’elle brandit sans l’avouer. On est loin de la pure promotion linguistique. C’est du soft power pro-Polisario déguisé en Alliance française du désert. Et Jacqueline Fontaine, en bonne militante, ne voit pas (ou feint de ne pas voir) la contradiction.
Il suffit d’enrober une cause politique dans le vocabulaire rassurant de la culture, de parler d’ateliers, de lectures, de transmission, pour donner à une opération de communication l’apparence d’une œuvre désintéressée. La langue française est encore moins un bien commun, mais un vernis appliqué à un agenda politique déjà ficelé. Elle sert à adoucir le décor, à rendre fréquentable un dispositif de propagande qui, présenté de manière frontale, paraîtrait autrement moins séduisant.
De Nancy aux sables de l’utopie
Qui est Jacqueline Fontaine? Bonne question. Pas de biographie consultable, pas de mention d’études en langue française, en didactique du FLE (français langue étrangère) ou en géopolitique du Maghreb, d’une agrégation ou même d’un simple CAPES. Aucune trace d’une carrière universitaire, journalistique ou diplomatique. On sait juste qu’elle opère depuis Nancy, depuis un café s’il vous plaît, le «Trident», siège social de l’APF. Une association de quartier subventionnée par le Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, la ville d’Ivry-sur-Seine, Secours Populaire et quelques donateurs mystérieux. Des documents départementaux indiquent que l’APF a été créée en mars 2022 et la relient à une implantation précise: «territoire d’intervention, l’Algérie».

Depuis, elle se rend régulièrement au chevet du Polisario. L’APF a organisé des «Journées de la langue française» à Tindouf en 2023, avec ateliers de théâtre, rugby et tissage de laine, en invitant Tierno Monenembo et d’autres plumes francophones. Très chic. Sauf quand on voit ce qu’elle en fait: transformer une association qui vit des deniers publics français en courroie de transmission d’endoctrinement. En mars 2025, elle était reçue par les responsables de l’Information pour parler… enseignement du français aux journalistes et aux futurs bacheliers des camps qui iront en Algérie! Et encore en janvier 2026, on l’a vue dans le camp d’Aousserd, flanquée de quelques parfaits inconnus présentés par la presse du Polisario comme «de grandes personnalités de France accompagnant Madame Jacqueline». S’ajoutent des rencontres institutionnelles, notamment avec un conseiller à la présidence, Mohamed Salem Ould Salek, pour un point sur «les derniers développements» de la question sahraouie. Fontaine, elle, ne se pose pas la question d’être instrumentalisée. Elle préfère parler d’«échanges culturels».
Ce flou biographique facilite sa mise en scène comme figure de soutien. Plus le profil est vague, plus il peut être projeté dans la mise en scène du Polisario comme une figure commode de la conscience française en déplacement. Une présidente d’association devient ainsi une caution, presque une délégation morale. Et l’on passe sans difficulté du local associatif à la tribune politique, du projet linguistique à la conversation avec les cadres du mouvement, comme si l’un menait naturellement à l’autre. C’est précisément là que le masque tombe.
¿Hablas francés?
Et soyons honnêtes, dans les camps, on parle un mélange de marocain et de hassanya, et même parmi les plus instruits on baragouine l’arabe classique; la vieille génération s’exprime couramment en espagnol (héritage colonial). Le français? Pas de trace, une curiosité, et il faut aller chercher dans la diaspora des privilégiés qui ont réussi à fuir les camps de la mort et à s’établir en France, où d’ailleurs l’intégration est un échec, pas même la deuxième ou troisième génération.
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À coup d’argent français, l’APF rémunère chaque année 15 animateurs venus de France, Guinée, Suisse, Algérie pour les «Journées de la langue française». Ateliers théâtre, musique, poésie... On se croirait à l’époque de la pénétration française en Afrique. L’association accueille 4 enfants par an via «Vacances en Paix» à Nancy. Elle participe à des AG avec le représentant du Polisario en France. Bilan? Une poignée d’élèves exposés au français, des photos souvenirs, des articles sur SPS. C’est joli sur papier. Mais dans des camps où selon l’UNICEF 50% seulement des enfants atteignent le niveau minimal en primaire, où la malnutrition touche des dizaines de milliers de familles, promouvoir le français relève du luxe absurde.
Ici, le vitriol coule à flots. Les camps de Tindouf vivent dans la disette chronique. Dépendants à 100% de l’aide humanitaire (PAM, HCR). Nourriture rationnée, eau rare, chaleur extrême, tempêtes de sable, ossification politique d’une situation qualifiée de «protracted» (prolongée sans perspective de résolution) par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Cette francophonie qui se veut conquérante marche sur des bons de rationnement. Et pourtant, Fontaine et sa troupe débarquent avec leurs ateliers de diction et de théâtre comme si on était à la Sorbonne du désert
Le décalage n’est pas seulement moral, il est fonctionnel. Une langue s’enracine lorsqu’elle répond à un besoin réel, lorsqu’elle ouvre un horizon professionnel, administratif, social, intellectuel. Or ici, rien de tel. Le français ne structure ni la vie quotidienne, ni l’enseignement de masse, ni l’économie, ni même l’accès durable à une insertion en Algérie. Il apparaît comme un outil d’appoint destiné à une petite fraction d’intermédiaires, ceux qui devront parler au dehors, rédiger, relayer, plaider. Non pas une langue d’émancipation collective, mais une langue de porte-parole. La preuve: sur place Jacqueline Fontaine change le nom de son association qui passe de la «promotion de la francophonie», à la «promotion de la langue française». La première est politiquement incorrecte aux yeux des miliciens.

Et les lycéens des camps? Ils doivent être sélectionnés pour aller en Algérie finir les classes de terminale et le bac, et jamais aucun d’entre eux n’a pu rester en Algérie. Ils sont réexpédiés presto illico vers les baraquements de la misère. On ne leur offre ni travail ni possibilité de s’insérer dans la société algérienne. Il y a zéro mariage entre les jeunes des camps et les Algériens. Les camps ne proposent que le niveau élémentaire et le collège basique. Alors pourquoi une association française vient-elle y «promouvoir le français»? Pour que les futurs étudiants sahraouis puissent… mieux communiquer avec l’espace francophone sur la «question sahraouie»! C’est ce que dit Jacqueline Fontaine elle-même. Lors d’une rencontre en mars 2025, celle-ci insiste sur le français pour deux publics: les élèves partant étudier en Algérie, et les journalistes devant «communiquer avec l’espace francophone». C’est, en creux, l’aveu que la francophonie visée n’est pas celle d’un usage quotidien massif, mais celle d’une passerelle politique pour former une nouvelle génération capable de relayer politiquement le discours du mouvement en français. Autrement dit: pour mieux faire du lobbying. Contradiction totale.
La solidarité en trompe-l’œil
À qui s’adresse cette mise en scène? Aux populations des camps, certes, mais surtout au hors‑champ européen: «regardez, la France est là», même si ce n’est pas la France officielle, et même si l’on doit se contenter de ce que le mouvement de solidarité peut mobiliser. La délégation française? Elle était présente à distance: maires de Vitry-sur-Seine, Ivry-sur-Seine, Gonfreville-l’Orcher; Jean-Paul Lecoq, président du groupe d’études sur le Sahara occidental à l’Assemblée. Tous de gauche, tous réaffirmant de loin leur solidarité épistolaire via messages lus par… «Madame Jacqueline». Activités sur place? Parades, discours, photo-ops dans les camps. Rien de concret. Juste de la solidarité de salon. Même pas via Skype…
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Mais le Polisario, passé maître dans l’exploitation des soutiens extérieurs, sait flatter: remerciements officiels, audiences avec les autorités miliciennes, tribunes sur SPS. En lui confiant un rôle «culturel», il lui donne l’illusion d’être utile, respectée, indispensable. «Regardez, une Française qui vient nous apporter la francophonie!» Pendant ce temps, au milieu de cette kermesse politico-humanitaire, les camps restent des camps: pas d’autonomie économique, pas de déplacement autorisé pour les populations, une jeunesse qui rêve d’ailleurs. Et Jacqueline Fontaine, en lisant les messages de l’AARASD lors des cérémonies, devient l’idiote utile parfaite. Elle mélange le culturel au soutien à la «lutte de libération». Le Polisario lui a servi le narratif sur un plateau: exil, résistance, femmes sahraouies émancipées, État démocratique en construction. On la conduit au «Musée de la Résistance», où rouillent deux anciens chars marocains, puis on la fait s’entretenir avec le Croissant-Rouge local, sans jamais la briefer sur le lourd passif de scandales de corruption qui asphyxie cette organisation. Elle y croit dur comme fer. La milice rit sous cape: une association française subventionnée qui fait son sale boulot. L’Algérie qui finance, arme et protège la horde des terroristes depuis 1975. Jacqueline Fontaine, en bonne naïve, y voit de la reconnaissance et fait miroiter des ateliers de diction dans le vide sidéral. La francophonie, ici, n’est pas un cours du soir: c’est une chaîne de transmission politique. Elle en administre la contrefaçon politique. Elle croit porter des livres, des ateliers et des mots; elle transporte surtout des signes de reconnaissance pour un appareil qui sait très bien recycler chaque visite étrangère en preuve de respectabilité. Et c’est peut-être là le plus triste: voir une langue qui fut prétendue universelle réduite, dans la poussière de Tindouf, à n’être plus qu’un accessoire d’intoxication.




