Hier l’Espagne, aujourd’hui la France et le Niger: comment l’Algérie perd lamentablement toutes ses batailles

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

C’est à chaque fois pareil: après les démonstrations de force et de fermeté et les escalades spectaculaires, Alger amorce un virage discret vers une diplomatie plus transactionnelle. De la France au Niger ce mois de février et, demain, le Mali, les crises successives révèlent à chaque fois un rétropédalage coûteux, un affaiblissement du rapport de force et de grandes humiliations.

Le 24/02/2026 à 14h40

Depuis plusieurs années, le régime d’Alger a installé sa diplomatie dans une dramaturgie de la fermeté. Le «nif», fierté nationale érigée en principe d’action, servait de colonne vertébrale à une politique étrangère volontiers abrasive. Rappels d’ambassadeurs, fermetures d’espace aérien, gels de coopérations, dénonciations publiques: l’arsenal symbolique était mobilisé pour signifier qu’Alger ne cédait plus. Or, à mesure que les crises s’enchaînent, un autre récit apparaît. Celui d’un rétropédalage progressif, parfois silencieux, coûteux. Très coûteux. Hier face à l’Espagne, aujourd’hui face à la France et au Niger, et désormais dans ses tentatives d’approche du Mali, le pouvoir algérien semble passer de la posture martiale à une diplomatie transactionnelle. Ces inflexions, mises bout à bout, dessinent un tournant plus profond qu’un simple ajustement tactique.

La séquence française est la plus révélatrice. Lorsque Paris a décidé d’acter son soutien à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, la réaction d’Alger a été immédiate et frontale. La reconnaissance française, assumée et irréversible, a été perçue comme une ligne rouge franchie. Le souvenir de l’entretien en marge du G7 à Bari, jeudi 14 juin 2024 (déjà!), où cette orientation aurait été annoncée à Abdelmadjid Tebboune, a cristallisé le sentiment d’humiliation stratégique. Recteur de la Grande Mosquée de Paris et ambassadeur bis de l’Algérie en France, Chems-Eddine Hafiz le confirmait dans le désormais célèbre documentaire «Complément d’enquête» de France 2, diffusé le 22 janvier. Le point de bascule, le moment précis de la rupture, c’est bien la question du Sahara. «Le président Tebboune m’a dit que lorsqu’il était arrivé à Bari, Emmanuel Macron était venu chez lui, dans sa résidence, où ils ont passé un moment à se parler. C’est là que Macron lui a dit ce qu’il comptait faire avec le roi du Maroc», relate-t-il. Emmanuel Macron informe Abdelmadjid Tebboune de l’intention française de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara. La réponse de Tebboune est immédiate. «Si tu le fais, ça sera terminé entre nous», rapporte Chems-Eddine Hafiz. La déclaration faite, l’ambassadeur d’Algérie a été rappelé à Alger.

L’escalade, sans issue, comme méthode

La crise qui s’ensuivit fut d’une rare intensité: rappel d’ambassadeur, gel de la coopération sécuritaire, rhétorique incendiaire, instrumentalisation mémorielle et de la diaspora, refus des OQTF. La coopération antiterroriste elle-même était reléguée au second plan. Alger revendiquait une fermeté absolue sur les questions intéressant ses relations avec la France, refusant toute concession.

Un peu plus de 18 mois plus tard, du jour au lendemain et sans crier gare, le ton change. Les responsables français sont de nouveau reçus. Les dossiers qui fâchent (sécurité, migrants, rapatriements) sont abordés frontalement. Des engagements sont évoqués. Le sujet du Sahara, qui avait provoqué la plus grave crise diplomatique de l’histoire entre les deux pays, disparaît comme par enchantement. Le point de discorde le plus structurant, celui qui a fait basculer la relation, est soigneusement contourné.

Qu’a gagné l’Algérie dans le processus? Absolument nada. Ce silence est en soi une information: le rapport de force n’a pas produit les effets escomptés. Paris n’a pas infléchi sa position sur le Sahara et a fini par imposer son agenda, notamment sécuritaire, à Alger. Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur, est reparti largement victorieux de son déplacement à Alger les 16 et 17 février derniers.

Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, et le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, à Alger, le 17 février 2026.

Laconique, son point de presse à l’issue de l’entretien qu’il a eu avec Abdelmadjid Tebboune en dit long sur la reculade opérée par le régime d’Alger. «Je remercie le président Tebboune, qui m’a reçu et qui a évidemment demandé à ses services de travailler avec les services français pour améliorer significativement nos coopérations, en matière policière, en matière judiciaire et puis en matière aussi de réadmission. Et tout ceci va maintenant se mettre en place dans les plus brefs délais», a déclaré le ministre depuis le palais d’El Mouradia. Tout un symbole.

Que ce soit sur le registre du terrorisme dont se joue Alger ou sur la réadmission de ses ressortissants indésirables en France, l’Algérie a rendu les armes. Les menaces d’avant ont plutôt révélé les marges de manœuvre limitées d’Alger. Le Sahara? Quel Sahara?

Le précédent espagnol éclaire cette dynamique. Lorsque l’Espagne a soutenu le plan d’autonomie marocain, Alger a rappelé son ambassadeur, gelé le traité d’amitié, annoncé des sanctions économiques. Le ton était celui de la vengeance souveraine. Mais, là encore, la normalisation est revenue. Les échanges commerciaux ont repris, les canaux diplomatiques ont été restaurés. La rupture annoncée s’est muée en accommodement.

Le schéma est désespérément le même: montée sur les grands chevaux, vociférations, démonstration de fermeté, annonces de représailles, puis retour, la queue entre les jambes, au dialogue après moult concessions. Chaque cycle laisse cependant des traces: crédibilité entamée, partenaires échaudés, image d’imprévisibilité et «leadership» incapable de gouverner si ce n’est par coups de sang, et amers regrets.

Sahel: le grand retour de la politique du chéquier

Au Sahel, l’évolution est tout aussi significative. Arrivé dimanche 15 février, le président du Niger, le général Abdourahamane Tiani, a ouvert le bal des conciliabules, onze mois après l’incident du drone malien, abattu par l’Algérie près de la frontière entre les deux pays et qui avait provoqué une rupture des relations diplomatiques entre Alger et les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger).

Avec le Niger, Alger avait engagé un bras de fer diplomatique après le changement de régime à Niamey en juillet 2023. La posture était doctrinale, presque magistrale. Entrisme dans la transition politique au Niger, menaces sur la sécurité frontalière du pays et accointances avec les groupes terroristes, refoulement inhumain de migrants vers le Niger… les agressions algériennes étaient nombreuses et variées.

Abdelmadjid Tebboune et le président du Niger, le général Abdourahamane Tiani.

Aujourd’hui, la méthode a changé. Le 12 février, les deux pays avaient acté la reprise de leurs relations diplomatiques avec le retour de leurs ambassadeurs à Alger et Niamey. Trois jours plus tard, une délégation algérienne était reçue au Burkina Faso, pour renforcer la coopération dans les secteurs minier et énergétique. Reçu lundi 16 février par Tebboune, Abdourahamane Tiani a prononcé un discours où il énumérait, un par un, les nouveaux engagements d’Alger envers Niamey. Le prix de la paix. Au cœur de cette relance, un financement algérien d’au moins 50 millions d’euros destiné à des projets socio-économiques ciblés: construction d’un centre de dialyse dans le centre du pays, rénovation et extension du lycée professionnel d’amitié algéro-nigérienne à Zinder, réalisation d’un institut de formation islamique et d’une polyclinique à Agadez, ainsi que création d’un centre national de ressources pédagogiques et techniques à Niamey.

À ces initiatives sociales s’ajoutent la participation active au développement du bloc pétrolier de Kafara aux côtés des autorités nigériennes et la poursuite de la route transsaharienne destinée à connecter le sud algérien à l’Afrique de l’Ouest. Sur le plan politique et sécuritaire, Alger promet également un renforcement de la coopération frontalière et un retour à une diplomatie misant désormais sur l’investissement plutôt que sur le rapport de force. Il y a également la relance de l’idée du gazoduc transsaharien, mort-né au demeurant. Alger s’engage à financer toute la partie reliant le Niger au Nigeria.

Tenables ou pas, les autorités nigériennes détaillent publiquement, de manière exhaustive, les engagements attendus et les contreparties.

Le rapport symbolique s’inverse: ce n’est plus Alger qui fixe le cadre, mais Niamey qui liste les conditions. Ce basculement marque l’abandon d’une diplomatie d’influence. L’Algérie, qui se voyait pivot du Sahel, découvre qu’elle doit désormais convaincre par les fonds et non par le discours ou le leadership. Ce qui compte, ce sont les projets concrets et immédiatement financés. Le gazoduc transsaharien, régulièrement brandi comme horizon stratégique, relève davantage de l’effet d’annonce que d’un projet imminent. Mais ça, c’est une autre histoire.

Avec le Mali, la crise est plus profonde. Elle trouve son origine dans la gestion des groupes armés du nord malien et dans l’application des accords d’Alger. Bamako a reproché à Alger une attitude jugée ambiguë, estimant que la médiation algérienne favorisait certains acteurs au détriment de la souveraineté malienne. Le paradoxe est lourd. Un État qui refuse toute concession sur ses propres équilibres internes apparaît plus souple lorsqu’il s’agit d’un voisin.

Les tensions ont pris une dimension stratégique. Le Mali s’est éloigné de l’orbite algérienne, diversifiant ses partenariats sécuritaires et politiques. Si Alger veut aujourd’hui renouer, le coût ne sera pas seulement financier. Il impliquera une redéfinition de sa doctrine régionale et une clarification de sa position sur les groupes armés.

Pendant ce temps, les grands dossiers échappent à Alger. Sur le Sahara, le centre de gravité diplomatique s’est irréversiblement déplacé au profit du Maroc, tandis que l’Algérie doit courber l’échine et bien se rendre à Canossa, en prenant part aux négociations en cours sous la houlette des États-Unis, alors qu’elle s’y opposait formellement et publiquement. Au Sahel, l’influence algérienne se réduit comme peau de chagrin à mesure que d’autres acteurs occupent le terrain économique et sécuritaire. En Europe, la perception d’un partenaire imprévisible et peu fiable, qui joue avec son gaz comme on joue avec le feu, torpille toute crédibilité d’Alger.

Ces reculades successives ne traduisent pas seulement un ajustement contraint, mais aussi l’effondrement d’une posture et une imposture. Le pouvoir algérien a expérimenté une diplomatie de l’intimidation et en mesure désormais le tonitruant échec. Les rappels d’ambassadeurs et les ruptures spectaculaires produisent un effet médiatique immédiat, mais peu de gains durables. Et c’est peu dire.

Ce que révèlent ces inflexions, c’est la fin d’une illusion de centralité. L’Algérie ne peut plus compter uniquement sur sa rente énergétique, sa très courte histoire révolutionnaire ou sa posture souverainiste pour peser. Dans un environnement multipolaire, l’influence se construit par la constance, la prévisibilité et la capacité à transformer les annonces en réalisations. Reste à savoir si le pragmatisme actuel constitue une mutation durable ou une simple parenthèse avant un nouveau cycle de crispation. Si le réalisme économique s’impose, Alger pourrait reconstruire une partie de son influence régionale. Si, en revanche, la logique d’escalade reprend le dessus, chaque crise future risque d’éroder à jamais la crédibilité d’un pouvoir déjà confronté à un méchant rétrécissement de ses marges de manœuvre. Dans tous les cas, le «nif» est cassé. Et c’est peut-être là, au-delà des concessions et des chèques, le véritable tournant.

Par Tarik Qattab
Le 24/02/2026 à 14h40