Taxe carbone aux frontières de l’UE: un tournant sans choc immédiat pour le Maroc, selon l’économiste Abdelghani Youmni

Pour lutter contre les fuites de carbone, l’Union européenne a mis en place le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF).

À compter du 1er janvier 2026, le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne entre en application. Conçu pour aligner le coût du carbone des importations sur celui supporté par les producteurs européens, le dispositif ne concernerait à court terme que 3 à 4% des exportations marocaines vers l’UE, selon l’économiste Abdelghani Youmni. Mais il redessine déjà, en profondeur, les équilibres de compétitivité industrielle.

Le 01/01/2026 à 13h56

Loin d’un simple instrument environnemental, le MACF s’impose comme un nouvel outil de politique industrielle européenne. Pour le Maroc, fortement intégré au marché communautaire, l’enjeu est moins celui d’un choc immédiat que d’une adaptation stratégique de ses filières exportatrices, dans un contexte de transition énergétique et de recomposition des chaînes de valeur.

Pour l’économiste Abdelghani Youmni, l’entrée en vigueur du MACF marque une inflexion claire de la doctrine économique européenne. «Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières n’est pas une simple taxe verte. Il constitue avant tout un instrument de protection industrielle, visant à faire payer aux produits importés un prix du carbone comparable à celui acquitté par les producteurs européens», souligne-t-il.

Le champ d’application du dispositif est ciblé. Il concerne en priorité les secteurs les plus intensifs en émissions de CO₂, notamment l’acier, l’aluminium, l’électricité, l’hydrogène et les fertilisants. L’objectif affiché est double: limiter les fuites de carbone et préserver la compétitivité d’industries européennes soumises à des contraintes climatiques croissantes. Quant à l’Europe confrontée à la désindustrialisation, à des déficits commerciaux persistants et à une croissance inférieure à 1%, «le discours écologique pur ne suffit plus», observe Abdelghani Youmni car «la priorité est redevenue la défense des agriculteurs, des industriels et des ouvriers européens face aux pratiques de dumping internationales, qu’elles soient américaines ou asiatiques».

Contrairement aux craintes exprimées par certains opérateurs, le MACF ne devrait pas provoquer, à court terme, de choc brutal de compétitivité pour les exportations marocaines vers l’Union européenne. Le Royaume exporte chaque année entre 20 et 25 milliards d’euros vers ce marché, mais une large part de ces flux concerne des produits agricoles, miniers ou des biens semi-finis issus de chaînes de valeur intégrées, notamment dans l’automobile et l’aéronautique.

«À court terme, seuls 3 à 4% des exportations marocaines seraient directement affectés par le MACF», précise Abdelghani Youmni. Les fertilisants et certains dérivés des phosphates constituent le principal segment exposé. Or, sur ce front, le Maroc a anticipé l’évolution réglementaire européenne. L’OCP, acteur central de cette filière, a engagé depuis plusieurs années une réduction progressive de l’intensité carbone de ses procédés et de ses produits. «Cette anticipation limite l’impact financier du mécanisme et préserve, pour l’essentiel, la compétitivité marocaine», estime l’économiste.

Proximité géographique et transition énergétique comme avantages comparatifs

Au-delà des chiffres immédiats, Abdelghani Youmni insiste sur les facteurs structurels qui jouent en faveur du Maroc. La proximité géographique avec l’Europe réduit les coûts logistiques et l’empreinte carbone du transport, un élément de plus en plus intégré dans les arbitrages industriels européens.

Par ailleurs, la transition énergétique engagée par le Royaume renforce cet avantage comparatif. «La montée en puissance des énergies renouvelables dans l’industrie marocaine est un atout majeur. Elle améliore le bilan carbone des exportations et rend le pays attractif pour des partenaires européens ou asiatiques cherchant à optimiser leur rapport coût-bénéfice dans le cadre du MACF», analyse-t-il.

Cette configuration ouvre la voie à la création de coentreprises industrielles, intégrant dès l’amont les contraintes carbone européennes. Le Maroc pourrait ainsi consolider son rôle de plateforme industrielle décarbonée aux portes de l’Union.

Pour Abdelghani Youmni, le MACF dépasse désormais la seule logique climatique. «Il est devenu, de facto, un instrument de protection économique. Dans ce contexte, la diplomatie économique marocaine joue un rôle stratégique pour éviter toute marginalisation de ses exportations», affirme-t-il.

Avec plus de 60% de ses exportations destinées à l’Union européenne, le Maroc demeure fortement dépendant de ce marché. Agriculture, agroalimentaire, textile et cotraitance industrielle constituent l’ossature de ces flux. «Il serait illusoire d’imaginer un doublement ou un triplement de ces exportations. La tendance la plus probable est une stabilisation des volumes, au moins jusqu’en 2035», estime l’économiste.

Dans ce cadre, la position géopolitique du Maroc, à la fois au sud et à l’est de la Méditerranée et ancré en Afrique, lui confère un levier d’influence non négligeable. «Le Royaume peut promouvoir une croissance partagée, fondée sur la montée en gamme, la création d’emplois qualifiés et la décarbonation progressive des intrants», souligne Abdelghani Youmni.

Automobile, agriculture et recomposition des chaînes de valeur

Certains dossiers sectoriels appellent néanmoins une vigilance accrue. L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, par exemple, est jugé défavorable au Maroc. Dans ce contexte, «l’intégration de certains produits agricoles dans le périmètre du MACF pourrait contribuer à préserver la compétitivité marocaine tout en soutenant l’agriculture européenne», avance l’économiste.

Dans l’automobile, la transition vers le véhicule électrique impose une transformation profonde du modèle industriel. Abdelghani Youmni insiste sur la nécessité d’investir massivement dans les infrastructures industrielles, la formation des ingénieurs et techniciens, ainsi que dans la recherche et développement. «La robotique, le numérique et les mathématiques appliquées deviennent des priorités stratégiques. Sans cela, le leadership régional du Maroc pourrait être fragilisé», avertit-il.

Loin des inquiétudes, le MACF apparaît moins comme une menace immédiate que comme un test de maturité pour l’économie marocaine. «Ce mécanisme oblige à accélérer une transformation déjà engagée», conclut Abdelghani Youmni. La capacité du Maroc à s’adapter aux nouvelles règles carbone européennes, tout en valorisant ses atouts structurels, conditionnera sa place future dans les chaînes de valeur euro-méditerranéennes et africaines.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 01/01/2026 à 13h56