​Témoignages. Saâd Hassani: hommage à un grand maître de l’atelier

Saâd Hassani, artiste peintre.

La scène artistique marocaine est en deuil après la disparition de Saâd Hassani, survenue hier mardi 9 juin 2026. Figure majeure de l’abstraction et intellectuel accompli, ce «peintre du silence» aura traversé plus de cinquante ans d’histoire de l’art avec une exigence rare. De ses débuts à Rabat jusqu’à son ancrage casablancais, il laisse derrière lui une œuvre puissante.

Le 10/06/2026 à 11h09

Le Maroc a perdu l’un de ses créateurs les plus rigoureux et les plus profonds. Le 9 juin 2026, l’annonce de la disparition de Saâd Hassani a suscité une vive émotion dans le milieu culturel. Il n’était pas seulement un peintre, il était un chercheur infatigable, l’un des derniers grands maîtres d’atelier pour qui l’art exigeait un travail quotidien acharné, une confrontation physique et spirituelle avec la toile. Appartenant à cette génération charnière née à l’aube de la modernité marocaine, il a su développer une grammaire visuelle unique, immédiatement reconnaissable.

​Surnommé le «peintre du silence», il excellait dans l’art de l’épuration et de la superposition. Ses séries emblématiques, notamment autour des motifs de l’échiquier ou de ses profonds psaumes de la nuit, témoignent d’une maîtrise absolue de la matière. Entre ses ocres sourds, ses blancs texturés et ses bleus nocturnes, chaque tableau devient une fenêtre ouverte sur une réalité plus haute où le temps semble s’arrêter.

​Né à Rabat, c’est pourtant à Casablanca que Saâd Hassani a choisi d’ancrer son destin et de déployer son énergie. En véritable nomade urbain, il a habité et installé ses ateliers successifs dans plusieurs quartiers de la métropole, une ville moderne dont il a immédiatement saisi les vibrations.

​Mais au-delà de son immense talent plastique, Hassani marquait les esprits par sa stature d’intellectuel. Homme de concept et de dialogue, doté d’un savoir-vivre et d’un savoir être remarquables, il aimait partager sa vision de l’art et du monde. Son regard aiguisé et sa générosité ont ainsi profondément nourri et influencé de nombreux créateurs de sa génération et des suivantes, bien au-delà du monde de la peinture.

​Saâd Hassani s’est éteint, mais la lumière particulière qu’il a insufflée à l’art marocain, elle, reste éternelle. Quelques-uns de ceux qui l’ont connu de près en témoignent ici.

Rachid Andaloussi, architecte

«Son regard et sa touche étaient particuliers»

Saad Hassani était un «R’bati» venu s’installer très jeune à Casablanca. Il s’est rapidement inscrit dans le tissu de cette ville moderne qu’il a vite comprise. Tel un véritable nomade, il a habité et installé son atelier dans plusieurs quartiers de cette métropole.

​Son regard et sa touche étaient particuliers. C’était un grand intellectuel, qui portait un véritable discours autour de son œuvre, de son travail et de l’art en général. Il possédait à la fois le savoir-vivre et le savoir être.

​Mon lien avec lui était empreint d’une grande amitié. C’était l’ami de mes parents avant d’être le mien; j’ai baigné dans une ambiance familiale où se trouvaient plusieurs de ses œuvres des années 60. Il me demandait d’ailleurs souvent mon avis sur son travail, ce qui était un véritable honneur pour moi. Hassani m’a beaucoup appris et m’a profondément influencé dans mon travail d’architecte. C’est une grande perte pour le Maroc. Il est parti un peu trop tôt. Il va cruellement nous manquer.

​Abdallah El Hariri, artiste peintre

«Plus de cinquante ans de création marqués par une intelligence singulière»

Saâd Hassani est l’un des artistes plasticiens qui ont profondément marqué le paysage artistique marocain. Nous sommes de la même génération, celle de la fin des années 60 et des années 70. C’était un homme de labeur, extrêmement créatif. Il avait son caractère et sa propre marque de fabrique. Plus de cinquante ans de création marqués par une intelligence singulière.

​Nous avions tissé ensemble une très belle amitié. Je l’avais connu à ses débuts à Rabat, et par la suite, lorsqu’il s’est installé à Casablanca, on se voyait souvent pour partager des moments agréables. Son fils, le plus jeune, fait de la bonne peinture et va sûrement suivre ses pas.

​Kacem Gharba, critique d’art et enseignant

«Il est parti le peintre du silence»

​Adieu, Saâd Hassani. Il est parti, le peintre du silence. Sa palette n’est plus qu’une ombre. Ses couleurs se sont tues sur son échiquier. Saâd Hassani, qui cachait un ciel derrière chaque geste, qui effaçait une forme pour qu’une âme apparaisse, qui faisait de l’échiquier une carte du destin. Il ne jouait pas. Il méditait le monde. Déplacement après déplacement, couleur après couleur, jusqu’à l’ocre, le blanc, le bleu profond des psaumes de la nuit. Le temps s’arrêtait sur ses toiles. Le temps, justement, l’a repris. Adieu, Shah tranquille. Adieu, joueur d’éternité. Tu restes dans chaque toile ouverte comme une fenêtre sur l’invisible. Et nous, nous regardons le vide qu’emplit encore ta lumière.

​Hicham Daoudi, fondateur de la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art

«L’un des derniers grands peintres d’atelier pour qui la peinture, le travail et la recherche constante étaient primordiaux»

​Je rends hommage à l’artiste qu’il a été. Un créateur majeur dans notre jeune histoire de l’art marocain. Je considère qu’il est l’un des derniers grands peintres d’atelier pour qui la peinture, le labeur et la recherche constante étaient primordiaux. C’est quelqu’un qui a développé une esthétique propre, qui a su évoluer à travers le temps.

​Il a abordé des thématiques d’une grande puissance dans son abstraction: ses jeux d’échecs, ses personnages… Il a permis de prolonger la peinture des grands maîtres. Il était dans cette quête d’une forme d’aboutissement absolu de l’œuvre. Le geste, la couleur, la matière étaient chez lui essentiels. Il laisse derrière lui de nombreux admirateurs, et j’espère que le public saura lui rendre un hommage à la hauteur de son immense talent.

Par Qods Chabâa
Le 10/06/2026 à 11h09