C’est un essai à hauteur d’homme, pour dire le monde tel qu’il a été et qu’il n’est plus. C’est cette trace, indélébile, dans l’âme secrète des jours, qui fait le prix élevé de ces pages. Il y a, au coin de chaque phrase, comme au bout d’une rue, les frémissements de l’émotion encore vive d’une amitié indéfectible. Des voix et des visages se bousculent pour dire la joie d’un monde qui fut. Rien ne semble avoir mis genou à terre face à la toute-puissance du temps. Un ami -et poète- s’engage et tient parole.
Ce livre est une parole donnée. Une parole à vif. Un portrait croisé d’un peintre et de son double. On voit et entend, sur une toile, pleine de couleurs iconoclastes, deux poètes célébrer la soudure qui les a liés.

Je continuerai d’avoir l’avantage de connaître -et bien connaître- l’auteur et d’avoir -un peu- connu le poète dont il est question et que Noureddine Bousfiha a su portraiturer avec ses lumières, ses fulgurances et ses orages. Car Khaïr-Eddine n’est pas de ces modèles, même dans la mort, qui peuvent attendre que le pinceau d’un peintre leur donne le plus juste contour pour dire ce qu’ils pensent. J’ai eu le temps de noter que l’homme, et le poète, était par trop remuant. Rien de ce qui était trop paisible ne seyait à son œil.
À Paris, à la fin des années soixante-dix, la vie jouait à nous faire croire que nous étions bien armés pour tenir tête à l’éternité. Comment imaginer que tout était fragile, jusque et y compris nos déambulations sur les bords de la Seine ou les illuminations et les fulgurances de Khaïr-Eddine ? Les péniches dérivaient sur une eau paisible. Cela donnait le sentiment que la vie, comme le fleuve, était interminable, et sans aspérités majeures, qu’elle s’écoulait sans se soucier de s’achever, puisqu’elle ne s’achevait pas.
La vie tournait au coin du fleuve, pour réapparaître, à un autre méandre, qui lui conférait un autre éclat. Nous voulions croire à l’immortalité de notre pas.
Nous avancions avec certitude. Nous allions du canal de l’Arsenal à celui de l’Ourcq. Les écluses me fascinaient, je me voyais dans le costume d’un éclusier, qui arrête le temps pour l’envoyer dans une direction imprévue, afin de réinventer d’autres horizons et d’autres ciels.
Les heures changeaient de masque au coin de chaque rue, et celui-là -ce masque- était étincelant. Nous parlions «d’écrire» le monde. Avec les couleurs des syllabes et les rythmes contenus dans la chair vive de chaque lettre. Nous parlions «d’enfermer le monde» dans nos livres à venir. Nous étions jeunes et exaltés. Cela n’avait pas de fin. Cela ne pouvait pas en avoir. Puisque tout faisait allégeance à notre désir brûlant d’être le monde et de faire corps avec la moindre fragrance de ce monde. Tout cela débordait de notre corps et de notre âme.
C’est à cette époque que je croise Khaïr-Eddine, à Maubert-Mutualité, dans un café, tenu par un vieux Kabyle, à l‘angle de la rue de Bièvre, avec Noureddine Bousfiha. Je fus impressionné, comme on peut l’imaginer, par cette rencontre au sommet. J’avais lu Agadir.
-Tu n’as lu que ça ? me demanda-t-il.
-Oui, que ça.
Il regarda au fond de lui avant de dire quelques mots sur Agadir, que je ne connaissais pas, et qui était à l’autre bout du pays, il fallait au moins un jour pour s’y rendre, mais le cruel séisme qui l’avait frappé nous l’avait rendu si proche.
Khaïr-Eddine me regarda encore. Je n’osai pas dire que le livre m’avait semblé inachevé, mais j’avais été secoué par la puissance tellurique provoquée par cette écriture nouvelle à chaque page.
J’avais trouvé les mots pour me sortir de ce qui avait tout l’air d’une impasse. Il faut imaginer un jeune homme, qui a subordonné l’essentiel de sa vie au désir d’écrire, et qui se retrouve face à Khaïr-Eddine qui portait déjà une aura de poète rebelle sur le front.
Mais a-t-il entendu ce que j’ai dit ?
Je n’en suis pas si sûr. Il remuait sans cesse, comme s’il avait été sur le qui-vive et qu’il attendait que quelque chose se produise là, sous nos yeux. J’eus le sentiment qu’il était très loin, sur une autre rive, et qu’aucun éloge ne pouvait arriver à son oreille.
J’avais été frappé par son intranquillité, son incapacité à rester paisible, il y avait quelque chose qui le souciait… Mais quoi ?
Nous avons quitté le troquet du vieux Kabyle pour faire quelques pas, en direction du Quai des Grands-Augustins, et nous sommes passés devant la maison où Picasso a peint Guernica. Je continue de penser qu’il y a quelque chose, comme une parenté invisible, dans le désordre sismique qui traverse Guernica et l’œuvre de Khaïr-Eddine. Je n’avais pas alors les mots pour le dire à l’époque, l’émotion qui m’avait traversé était restée muette, enfouie sous des strates, dans un empire invisible, au fond de moi.
Nous avons déambulé encore, dans le dédale d’une ville que nos pas connaissaient par cœur, la Seine ne faisait aucun effort pour se retrouver à nos côtés, elle ne disparaissait derrière le mur d’une église ou sous le porche d’une vieille bâtisse que pour réapparaître de plus belle, la Seine est un fleuve fidèle, un compagnon loyal, qui nous accompagnait toujours.
J’ai revu Khaïr-Eddine une autre fois au pied du Métro Cardinal-Lemoine. J’avais rendez-vous avec Noureddine, dans un pub irlandais, plein de fumée et de rires, où des soiffards, plastronnés dans une humeur joyeuse, reculaient les murs de la nuit en buvant jusqu’au petit matin.
Ma joie fut grande de revoir Khaïr-Eddine. Après de brèves salutations, nous avons parlé de Kateb, Chraïbi… Et de Joyce qui avait vécu dans ce quartier. C’est Khaïr-Eddine, je crois, qui avait évoqué cet épisode joycien. J’avais alors avoué que j’avais du mal avec Ulysse et que j’avais été incapable de lire Finnegan’s Wake. Moi, non plus, m’a dit Khaïr-Eddine, mais il n’est pas nécessaire de comprendre tout ce qu’on lit.
J’ai repensé à cela, l’an dernier, à Dublin, en visitant la pièce où Joyce a écrit Ulysse. La dame qui veille sur le musée du maître, une Néerlandaise, m’avait dit qu’il n’était pas nécessaire de tout comprendre, j’ai repensé à Noureddine et à Khaïr-Eddine, un jour de 1979, dans le Quartier du Cardinal-Lemoine.
Ce jour de juin 1979 est resté intact dans mes yeux. Nous avons, au fond de nous, des yeux -invisibles et insoupçonnés- qui voient mieux que nos yeux. Je vois dans une même image le Métro Cardinal-Lemoine et la grille du square de Cluny. Il devait être dix-sept heures, le jour s’achevait, il y avait une très douce lumière, une jeune femme chantait une chanson d’Emmylou Harris, et Khaïr-Eddine, dans un imper blanc, le cheveu dru, très noir, riait aux éclats, comme pour prendre au mot une ville qui voulait croire en l’innocence du monde.
J’ai quitté les deux poètes et n’ai plus revu Khaïr-Eddine. Puis j’ai appris un jour de 95 qu’il s’était éteint.
J’avais eu le temps de lire son œuvre et de demander de nombreuses fois à des étudiants à Casa, Rabat, Fès, Tanger… s’ils connaissaient Khaïr-Eddine. Hélas, peu de jeunes l’avaient lu ou savaient qui il était.
Noureddine Bousfiha est un poète debout. Et un ami loyal. Il a réparé toutes les injustices. Son livre est le livre d’un homme de parole. Il porte son empreinte dans chaque page et jusque dans le geste décisif de restituer la voix d’un ami pour le faire durer parmi nous.
Noureddine Bousfiha va très loin dans ses souvenirs pour peindre Khaïr-Eddine tel qu’il fut. Tel qu’il l’a perçu. C’est à une traversée de terres complexes qu’il nous invite.
Ce livre est un formidable portrait que Bousfiha, qui connaît bien l’homme et son art, exécute, avec, dans le trait, une profondeur éblouissante et émue.
Il y a, dans ce livre, un portrait dans le portrait. Celui d’une grande amitié qui a lié deux poètes.
Noureddine Bousfiha ouvre les portes d’un pays intime, pour nous parler de l’esthétique de Khaïr-Eddine et de sa subversion du langage, de son bestiaire ainsi que de l’art de la dédicace et de ses passages du verbe à l’image.
Last but not least, l’ouvrage s’achève par un inédit précieux où on voit défiler Beckett, Malraux, Camus, Baudelaire, Ionesco, Arthaud… sous la plume de Khaïr-Eddine.
Je laisse au lecteur l’incommensurable joie de relever certains passages du livre où la main de Bousfiha tremble d’émotion, car les territoires de Khaïr-Eddine, poète et ami de surcroît, ne sont pas un territoire de raison, mais de lumières complexes et de promesses souvent contrariées.
Mohammed Khaïr-Eddine ou la parole à vif, de Noureddine Bousfiha, Tétouan, Éditions Scribe Books, 2026.




